Il suffit d'y croire

Zoroastre - Versailles

Par Laurent Bury | mer 09 Novembre 2016 | Imprimer

Lorsque Raphaël Pichon fit escale à Montpellier, au cours de la tournée de ce Zoroastre qui l’emmènera prochainement jusqu’à Vienne, notre collègue Yvan Beuvard n’avait pas été convaincu par cette interprétation, apparamment réfractaire au principe même de donner en concert une tragédie lyrique de Rameau. Un Dardanus admirablement réussi en concert par le même Raphaël Pichon à Versailles (avant la production de Michel Fau, montée à Bordeaux puis reprise également à l’Opéra royal) a pourtant prouvé qu’il est tout à fait possible de réussir l’exercice. On serait tenté de dire qu’il suffit d’y croire : l’art lyrique requiert peut-être au plus haut point cette suspension consentie de l’incrédulité, condition sine qua non de l’adhésion à toute fiction artistique. Et justement, c’est là que le bât blesse d’abord un peu.

Un Rameau en concert, oui, mais encore faut-il se donner les moyens de le réussir. Sans aller nécessairement jusqu’à la mise en espace où les chanteurs jouent entre eux comme s’ils étaient sur scène, il faut trouver la juste disposition des forces en présence pour que l’auditeur y trouve son compte. Pour Zoroastre à Versailles, les solistes n’entrent que pour leur air, qu’ils interprètent partition en main, et ils disparaissent aussitôt après, l’orchestre étant dans la fosse, ce qui signifie que l’espace visible, réduit à l’avant-scène, est occupé par les choristes de l’Ensemble Pygmalion, manifestement fort embarrassés par cette mise en avant inhabituelle. Et pour le coup, ils n’ont pas du tout l’air d’y croire, à cette histoire : ils semblent s’ennuyer ferme (certains donnent l’impression de dormir), d’autant plus qu’ils n’ont pas grand-chose à chanter au premier acte, premier acte qui ressemble fort à un tunnel. Pourquoi n’avoir pas mis sur scène les instrumentistes, dont on aurait volontiers admiré le jeu dans les nombreux passages orchestraux ? Décidément, en ce début de soirée, il manque l’étincelle, le frisson qui convaincrait d’emblée l’auditoire.

Doté de moyens impressionnants, comme il convient dans un rôle où l’aigu et l’extrême grave sont constamment sollicités, Nicolas Courjal a décidé de prendre Abramane à la rigolade : goguenard, grimaçant, il surjoue son rôle comme s’il n’y croyait guère, et c’est bien dommage, car, si négatif qu’il soit, le personnage est humain, comme on s’en apercevra dans la deuxième partie de la soirée, quand la basse renoncera un instant au second degré. Pour Emmanuelle De Negri, le problème est un peu différent : l’artiste ne manque pas de tempérament, et il en faut pour être la très maléfique Erinice, mais son récent passage à des rôles moins angéliques la prend un peu en défaut quant aux postures physiques à adopter. Peut-être par manque d’expérience scénique des héroïnes tragiques, la chanteuse en est réduite à se mordiller la lèvre et à arborer une moue contrariée, ce qui ne contribue pas vraiment à nous faire croire en son personnage. Quant à Katherine Watson, on connaît les beautés de son chant et les qualités de sa diction, mais elle reste un peu extérieure au personnage d’Amélite, comme si elle interprétait encore l’une de ces figures secondaires et décoratives qu’elle cumulait dans Dardanus.

Pour que le concert décolle, il faut attendre le deuxième acte et l’entrée en scène du rôle-titre. Reinoud van Mechelen y croit, lui, il ne cherche pas midi à quatorze heures et se donne tout entier. Le timbre n’a rien perdu de sa suavité, mais il s’accompagne désormais d’une articulation bien meilleure du français ; comme Zoroastre est un héros bien plus galant qu’héroïque, l’adéquation est parfaite entre l’interprète et le personnage. Dans un autre genre, Christian Immler est tout aussi convaincant, en sage Oromasès ou en Vengeance déchaînée. Léa Desandre possède une jolie voix mais manque encore un peu d’assurance.

Après un premier acte qui laissait un peu indifférent, Raphaël Pichon s’anime et décide de montrer de quoi il est capable. Le chœur se réveille, l’orchestre brille et l’impression initiale se transforme radicalement. Avec la complicité de Christophe Rousset et des Talens lyriques, Pierre Audi avait su donner à Drottningholm une éblouissante production de Zoroastre venue ensuite à l’Opéra-Comique (DVD Opus Arte) ; peut-être ce Zoroastre-ci n’aurait-il besoin que d’un semblable passage à l’acte pour nous emballer tout à fait ? Allez, on croise les doigts et on y croit.

 

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