Le souffle du printemps japonais

Werther - Tokyo

Par Yannick Boussaert | mar 26 Mars 2019 | Imprimer

Tokyo a toujours figuré sur l’atlas lyrique mondial, notamment parce que les grandes maisons y effectuent des tournées régulières (la Bayerische Staatsoper et son Tannhäuser dernièrement). Chaque présentation de saison confirme la place certes excentrée mais de qualité qu’occupe la première scène lyrique japonaise, qui invite les plus grands chanteurs actuels à venir se produire. L’occasion d’un voyage d’agrément nous permet d’entrer dans le bâtiment du New National Theater Tokyo inauguré en 1997 alors que les fleurs de cerisiers sonnent le réveil du printemps dans la capitale japonaise. Comme un clin d’œil, Werther est l’affiche dans une production signée en 2016 par Nicolas Joël.

Un choix judicieux si l’on en croit la réputation plutôt conservatrice du public nippon. Le metteur en scène français érige quatre tableaux grandioses : les deux premiers actes se passant dans la minéralité granitique de la cour de la maison du Bailli ; les deux derniers dans l’intérieur cosy de la maison et dans une bibliothèque aux immenses rayonnages qui, si elle correspond à l’âme de poète de Werther, s’éloigne de « la petite chambre » d’où il écrit ses lettres. Les costumes raffinés épousent cette esthétique fidèle. Seule la direction d’acteur manque de cette véracité. Elle se contente du minimum et peine à rendre les situations crédibles, notamment au troisième acte où le duo d’amour voit Charlotte et Werther privés de tout contact physique jusqu’à un baiser aussi sonore qu’inapproprié à la toute fin du duo.

Le feu et la passion se sont réfugiés ailleurs, et en tout premier lieu dans la fosse où le Tokyo Symphony Orchestra pourrait figurer parmi les meilleures formations mondiales. Les cordes sont somptueuses et les cuivres précis égrènent des sons mats parfaits pour la couleur de l’œuvre de Massenet. Paul Daniel, venu de Bordeaux pour diriger, n’a plus qu’à millimétrer l’équilibre entre les pupitres et à parachever le travail sur les couleurs, tâche dont il s’acquitte avec élégance et sans perdre le sens du drame. Surtout il dispose d’un couple vedette à la projection et au volume conséquent, si bien que jamais il ne doit réfréner son orchestre. Les climax des scènes et interludes envahissent l’espace tout en bois de la salle, nous permettant de profiter de son acoustique exemplaire, peut-être la meilleure que nous ayons entendue dans un théâtre de conception récente.


© New National Theater Tokyo (photo des représentations de 2016)

La distribution est quasi exclusivement japonaise et la diction française s’en ressent d'autant qu’il ne faut pas compter sur le surtitrage sauf à savoir lire les kanjis. Aussi le comique de Schmidt et Johann passe à la trappe, nonobstant les voix saines de Shuhei Otaga et Toshiaki Komada. Takayuki Ito (le Bailli) présente les mêmes qualités vocales et la même défaillance dans la prononciation. Idem pour la Sophie de Hiroko Kouda dont les pépiements gracieux ne suffisent pas vraiment à donner toute sa légèreté au personnage. La voix de bronze de Hiroshi Kuroda sied tout à fait à la morgue froide d’Albert. Finalement ce sont les chœurs d’enfants à la justesse irréprochable qui donnent à entendre le français le plus idiomatique. Heureusement l’expérience européenne et sa fréquentation de rôles français, permettent à Mihoko Fujimura de déployer une langue intelligible, point d’appui d’une voix sonore qu’elle sait canaliser dans de belles nuances et couleurs. Le souffle et un soin particulier sur la ligne vocale lui confère une grande musicalité. Elle établit son charisme scénique dans une économie de geste et propose une Charlotte frémissante, dépassée par son désir et sa tendresse. Saimir Pirgu, que nous avons diversement apprécié dans ses prestations passées, semblent avoir atteint la maturité avec ce rôle. La voix est chaude et l’aigu rayonnant émis avec aplomb. Son niveau technique n'inspire aucune réserve et il peut déployer de très belles lignes vocales tout au long de la représentation. Armé de ces atouts et d’un français exotique sur seulement quelques voyelles, il incarne un poète tour à tour joyeux, ombrageux et presque violent avant de se consumer dans une mort chantée piano.

 

 

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