Tous les châteaux sont Saint-Ange

Tosca - Vincennes

Par Laurent Bury | ven 28 Juin 2019 | Imprimer

Présenter Tosca au château de Vincennes, quelle excellente idée ! L’esprit se met à vagabonder en songeant à l’adéquation de l’œuvre avec le lieu : le premier acte, devant la Sainte-Chapelle de Charles V, le deuxième devant l’un des pavillons Louis XIV, et pour le dernier, l’héroïne se jetant du haut du Donjon, voilà qui ne manquerait pas d’allure ! Evidemment, cela supposerait un public péripatétique, qui se déplacerait à chaque entracte. Mais quand Opéra en Plein Air accueille ses milliers de spectateurs, il ne s’agit pas de bouger seulement quelques dizaines de chaises, et les gradins restent où ils ont été installés, c’est-à-dire devant l’un des portiques de Le Vau, avec la chapelle en arrière-plan.

Das le cadre d'une tournée qui a démarré le 14 juin à Sceaux, pour ne se terminer que le 8 septembre aux Invalides, cette production de Tosca doit évidemment se plier aux lieux les plus divers, avec les contraintes dont parle Agnès Jaoui dans notre interview. Le scénographe Philippe Miesch a su fort habilement inclure l’orchestre dans le décor, et les costumes respectent les données historiques du livret. Le public d’Opéra en Plein Air n’étant pas exclusivement composé de mélomanes avertis, la mise en scène se devait avant tout de raconter une histoire de manière à la rendre immédiatement accessible, et c’est dans l’emplois des vidéos, partie intégrante de la scénographie, que se révèle le mieux la personnalité de l’actrice et réalisatrice. Tout ne convainc peut-être pas également dans ces images projetées sur un long écran en fond de décor (le saut de Tosca dans les eaux du Tibre laisse un peu dubitatif, et l’apparition de certains musiciens quand leur instrument se fait entendre est affaire de goût, sans doute) mais il y a beaucoup de très bonnes idées dans ces vidéos, notamment pour la Marie-Madeleine à laquelle travaille Cavaradossi, sorte de « tableau magique » dont les couleurs vont et viennent, cependant que sur le fameux écran défilent quelques-uns des plus beaux visages féminins de l’art occidental, ou encore la grande composition qui remplace les fresques du palais Farnèse quand Scarpia dévoile ses ambitions, vaste collage de scènes de « violences faites aux femmes », Rapt des Sabines par Sebastiano Ricci, Enlèvement des filles de Leucippe par Rubens, Tarquin et Lucrèce du Tintoret, etc. Comme il ne s’agit pas de vidéos tournées en direct, les bouches qui s’ouvrent ne collent pas avec le chant, ce dont il faut prendre son parti, mais certains gros plans peuvent être cruels avec des artistes qui restent malgré tous les efforts chanteurs plutôt qu’acteurs.


Jean-Luc Ballestra, Deniz Yetim © Teresa Suarez

Si la sonorisation, inévitable dans des lieux sans acoustique naturelle, a un peu tendance à niveler le spectre des nuances, en rendant difficiles aussi bien le pianissimo que le fortissimo, elle permet néanmoins de savourer certains détails d’orchestration qui se perdent parfois dans les fosses de trop grandes salles. Yannis Pouspourikas connaît bien Tosca - il en dirigeait les chœurs dans une production semi-scénique à l’Opéra des Flandres – et il sait éviter l’impression de cacophonie dans laquelle on bascule parfois au deuxième acte : la superposition des cris des uns et des autres reste toujours musicale, et c’est plus le moelleux des cordes du Music Booking Orchestra qu’il cherche à faire ressortir que certaines dissonances présentes dans la partition.

Quant à la distribution, elle est clairement ominée par Deniz Yetim dont on imagine sans peine qu’elle serait une fort belle Tosca même dans des conditions « normales » de représentation, c’est-à-dire sans micros. Malgré une carrière dont les débuts datent d’hier ou presque – l’actrice s’affirmera avec le temps – la voix est ample et généreuse, et l’on ne peut que renchérir sur les éloges que Maurice Salles adressait à sa Santuzza en 2016. Il n’est pas certain en revanche que les eux autres rôles principaux soient autant à leur affaire. Le timbre de Paolo Scariano paraît ainsi bien clair pour assumer le rôle de Cavaradossi : s’il atteint sans difficulté les notes les plus aiguës, le ténor reste vraiment un peu léger pour un personnage où les plus grands se sont illustrés. Quant à Jean-Luc Ballestra, son Scarpia manque encore un peu d’incarnation. Ce n’est pas forcément en termes strictement vocaux que le problème se situe, encore que plus de noirceur dans le grave ne serait pas malvenue, mais plutôt dans la manière d’habiter un texte dont il faudrait davantage sculpter les mots pour traduire la personnalité complexe du bigot pervers. Parmi les personnages secondaires, on salue l’excellent Sacristain de Yuri Kissin ou le Sciarrone bien trempé de Piotr Kumon.

 

Prochaines représentations : Carcassonne le 2 juillet, Saint-Germain-en-Laye les 5 et 6 juillet, Paris (Invalides) du 4 au 8 septembre

 

 

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