Un tel testament, on en redemande

Strauss - Capriccio, Bruxelles - Bruxelles (La Monnaie)

Par Dominique Joucken | mer 02 Novembre 2016 | Imprimer

Capriccio est un narcotique : il vise à envoyer le spectateur très loin de la réalité, dans un monde où la seule question qui vaille est celle de la primauté de tel ou tel art. Créé en octobre 1942, au moment où la seconde guerre mondiale atteint le paroxysme de sa violence et où la Shoah se met en place, Capriccio défie l’histoire en prétendant placer l’opéra au centre de toutes les préoccupations alors que l’humanité est au bord du gouffre. Le narcotique fonctionne toujours en 2016 : pendant les quelques trois heures du spectacle (un entracte a été ajouté), le public de La Monnaie de Bruxelles a pu, a dû oublier les décapitations qui déferlent sur Internet, les corps flottant sur la Méditerranée ou les missiles balistiques nord-coréens. Seuls comptaient les hésitations de la Comtesse Madeleine entre Olivier le poète et Flamand le compositeur, les tirades du directeur La Roche sur la décadence du théâtre ou la courte idylle entre le Comte et l’actrice Clairon.

La mise en scène de David Marton, bien que moderne en apparence, respecte totalement l’esprit de l’œuvre. La scène représente un théâtre en plan de coupe, perpendiculaire aux gradins du public. Les personnages occupent alternativement la scène, la fosse d’orchestre, les sièges ou les loges, dans un manège toujours plein de sens et de créativité. Deux écrans vidéos, situés de part et d’autre de la scène, permettent de projeter des détails ou d’accentuer les expressions de visage. Certaines trouvailles relèvent du génie, comme cette idée de faire d’Olivier et de Flamand le reflet l’un de l’autre, ou la confrontation de la Comtesse avec une danseuse âgée, dont elle comprend soudain qu’elle n’est autre qu’elle-même dans 30 ans. En même temps, quelques détails permettent  de lire une dénonciation du comportement de Strauss, aveugle et sourd à son environnement : les costumes évoquent les années 30 et les ballerines dont on mesure la boîte crânienne savent probablement ce qui les attend. Bravo au metteur en scène hongrois, qui est parvenu à faire vivre la controverse esthétique tout en gardant vis-à-vis d’elle une certaine distance.


© La Monnaie

Si Capriccio est un narcotique, la Comtesse Madeleine de Sally Matthews est carrément une dose d’opium : son timbre divin nous fait planer à des hauteurs dont il est bien difficile de redescendre. On ne sait qu’admirer le plus, du souffle infini, du sens de la ligne longue, si indispensable chez Strauss, de la clarté de la diction, chose rare chez les sopranos, du port altier, de la beauté physique, … On comprend qu’elle tourne tant de têtes. Si Clairon semble souffrir d’une voix plus éraillée, Charlotte Hellekant a de beaux restes, et les harmoniques de son mezzo demeurent fascinantes. La ressemblance entre les deux héroïnes, d’une blondeur diaphane, permet des effets scéniques innombrables. Dietrich Henschel semble définitivement remis de ses problèmes vocaux et incarne un Comte à la fois autoritaire et hédoniste, très en complicité avec sa sœur. Si Madeleine a du mal à choisir entre Olivier et Flamand, le critique sera lui aussi incapable de les départager : Lauri Vasar campe un dramaturge certes à l’aise avec les mots, mais prodigue de musicalité, tandis qu’Edgaras Montvidas lance vers le ciel ses phrases de ténor avec aisance, parvenant peu à peu à surmonter un orchestre qui le couvre au début de la représentation. Si on ajoute un La Roche de Kristinn Sigmundsson qui ne sacrifie jamais la beauté du chant à l’humour, maintenant la balance parfaite entre noblesse et bouffonnerie, avec des graves d’airain, on aura compris qu’on fait face à une équipe de tout premier plan, soudée et convaincante. Encore une pincée de bonheur, avec un couple de chanteurs italiens de rêve, des instrumentistes en scène qui jouent comme si leur vie en dépendait, et un groupe de serviteurs parfaitement homogène. Lothar Koenigs a parfaitement saisi le sens de la pièce, et il la dirige comme un grand opéra de chambre. L’Orchestre de la Monnaie dispense des couleurs à pleines mains, confirmant sa grande forme du moment. N’en jetez plus, tout le monde a compris …. Ce Capriccio est un des plus beaux spectacles d’opéra de la saison.

 

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