Le miracle Zedda renouvelé

Stabat Mater - San Sebastian

Par Christophe Rizoud | mar 25 Août 2015 | Imprimer

La longévité de nos artistes ne cesse d'étonner. Prenez Alberto Zedda : 87 ans dépassés ; une vie consacrée à Rossini dès le premier opéra dirigé – Il barbiere di Siviglia en 1956 ! – puis la révision critique de bon nombre de partitions, plusieurs enregistrements et certains des temps forts du festival de Pesaro dont il vient cette année d'abandonner la tête* ; la silhouette courbée ; le visage froissé par le ressac du temps ; et pourtant une présence lumineuse et une baguette d'une vigueur juvénile. Connue (2006 et 2008 en ce qui nous concerne) mais inaltérée, sa direction du Stabat Mater demeure une expérience bouleversante que l'on recommande absolument, du premier au dernier des dix numéros, des mesures introductives au « In sempiterna saecula » fugué, sensationnel bouquet final d'un feu d'artifice dont chaque fusée auparavant éblouit. Nul mieux que Zedda pour en tirer les différents coups en une progression savamment mesurée où la recherche d'effets ne prend jamais le pas sur la charge spirituelle. Car n'en déplaise à ceux qui méprisent un ouvrage moins religieux que profane, il est aussi question d'éternité dans ces pages à la séduction immédiate, tour à tour enflées de colère ou baignées de douceur sensuelle et résignée. Et Zedda sait comme nul autre dévoiler à maintes reprises derrière l'épais rideau de velours pourpre la profondeur azuréenne des cieux.

L'originalité de la lecture, ce qui la rend unique et mémorable, ne tient pas tant en un choix particulier de tempi ou en une volonté systématique de contrastes mais en une somme d'intentions, toutes à propos, et en une tension permanente qui ne desserre son étreinte que pour empoigner davantage. Le bras commande d'un geste lent, souvent indéchiffrable, parfois même imperceptible ; l'Orquesta de Cadaqués, hypnotisé, obéit. Ovationné à la fin du concert, l'Orféon Donostiarra sait être aussi uni et précis que nuancé sur une échelle sonore allant du murmure à l'éclat le plus orageux. 

Dommage que Nicola Alaimo, rendu aphone par une laryngite, ait dû céder sa place à Fernando Latorre, moins basse que baryton, mal assuré et pénalisé par un nombre insuffisant de répétitions. Fidèle à son interprétation d'Arnold à Monte-Carlo puis à Paris en début d'année, Celso Albelo ne recule devant aucune des notes les plus exposées du « Cujus animam », toutes conquises en voix de poitrine, sans que l'excès d'héroïsme n'entrave ailleurs l'afflux des sentiments. Reine blessée en première partie, le temps d'une Morte di Didone que la direction d'Alberto Zedda a rendu haletante, la chair à vif et l'aigu perçant, Maria José Moreno se consume dans le brasier d'un « Inflammatus » trop ardent pour son soprano léger. Mais dans le « Quis est homo », tout ce que la voix peut avoir d'acéré se voit tempéré en une complémentarité bienvenue par le mezzo onctueux de Marianna Pizzolato. Si le ciel s'entrouvre d'ailleurs ce soir pour nous laisser deviner la félicité promise, c'est assurément le temps d'un « Fac, ut portem » déroulé comme un ruban de caramel : ambré, miellé, étiré en certains sons qui semblent ne pas vouloir finir, égal sur la longueur, souple et brûlant. 

Comme à chaque fois avec Zedda, les soupirs recueillis du « Quando corpus morietur » cèdent sans transition aux coups de boutoir des « Amen » conclusifs et comme à chaque fois, ce n'est pas par la vitesse que cet ultime numéro ouvre des abîmes vertigineux mais par le déferlement sonore qui, peu à peu, submerge l'auditeur, brassé par le flot choral, secoué, transporté, retourné, abandonné lors du rappel des premières mesures de l’introduction, puis repris et de nouveau chahuté, bousculé, chaviré tel le galet brimbalé par les vagues de l'Atlantique, à quelques pas du Kursaal, sur la plage de la Zurriola.

 

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