Vissi d’arte, vissi d’amore…

Puccini, Verdi, Ponchielli, Donizetti - Bruxelles (Bozar)

Par Philippe Ponthir | sam 30 Août 2008 | Imprimer


Après de nombreux rebondissements, l’ouverture du Klarafestival a bien eu lieu. Le retour de Nelly Miricioiu au Palais des Beaux Arts en était l’attrait principal. Elle ne s’y était plus produite depuis 1995, lors de fulgurantes Ermione au côté de Chris Merritt. De son propre aveu, cette soirée était particulièrement émouvante. Nous vous confions qu’elle le fut également pour nous et à plus d’un titre. Volontairement, nous ne nous étendrons pas sur la prestation du jeune ténor Szabolcs Brickner. Sa prestation n’a pas déçu, loin de là, mais sa présence, ce soir pour une participation aussi peu étoffée, restera un des nombreux mystères dont nous supposons que l’indicible «Maestro» Pido conservera à jamais le secret. A l’écoute du programme proposé par le premier Prix du Reine Elisabeth 2008 lors de ce concours, nous ne voyons aucune raison pouvant l’empêcher d’aligner un air d’Alfredo ou une Solita storia del pastore… Bref… Nous avons été très heureux de retrouver Brickner qui, contre vents et marées, a l’immense mérite d’imposer ses très belles intentions musicales dans la brève romance de Nemorino. Cet air sera néanmoins le constat que cet estimable chanteur doit se concentrer encore pour quelques saisons sur l’univers du concert et du récital, afin d’éviter les projections trop importantes du répertoire lyrique, prioritairement dans sa sphère romantique. A tout «seigneur», tout honneur…Etant donné la part de gâteau que s’était réservé Evelino Pido, à contre cœur, il nous faudra bien en parler. Beaucoup de bruit et las, bien peu de musique. Pido confond Donizetti avec les journées portes ouvertes de la caserne des pompiers du coin, son Rossini est un sommet de mauvais goût et de décadence. Si un pupitre de violoncelles nous vaudra un moment de répit dans Verdi, le ballet de La Gioconda débutera dans un cartoon où l’on entend Mickey diriger au milieu d’un ouragan et se terminera dans un french cancan aviné du Moulin Rouge… Pathétique prestation visuelle le voyant incapable d’imposer une autorité à sa phalange ou simplement d’établir le moindre contact de connivence. Cette direction de fonctionnaire ne connaît aucune palette dynamique, aucun piano. Nous n’avons strictement rien reçu, rien, hormis une sensation particulièrement désagréable d’un égoïsme se servant de la musique comme d’un faire valoir.


Trois cœurs pour la prestation de Nelly Miricioiu auxquels il convient d’ajouter celui du public et le sien. Ma passion du Bel Canto Romantique doit énormément à Miricioiu, j’étais présent à ces Ermione bruxelloises, tatouées à jamais dans ma mémoire. Quatorze longues années depuis. Il y a un risque de déception quand on quitte une Artiste que l’on aime pendant une si longue période. Que dire ? Que submergé d’émotion, la seule déception qui est la mienne, se définit par la brièveté de sa prestation. Pour cela également, j’en veux énormément à Pido. En assumant toute la subjectivité d’un passionné de beau chant, d’artistes intègres et généreuses, de Divas au titre non usurpé, mais bien acquis par trente années glorieuses sur les scènes mythiques du globe et dans un répertoire d’une incroyable difficulté et diversité, j’écris qu’à elle seule, la Preghiera de Tosca valait le déplacement à cette soirée. Miricioiu, c’est avant tout une aura dès qu’elle s’élance sur scène. Une présence par nature, par essence. Une présence par gourmandise également. Cette faim carnassière d’être encore et toujours sur scène où elle est chez elle. Ce besoin avide de se raconter, d’offrir à son public, le fruit de tant d’années de recherches et de travail. Ce besoin vital de donner, de s’abandonner. Ce métier, elle en maîtrise toutes les exigences mais également, en connaît toutes les cruautés… Miricioiu en impose, impressionne immédiatement mais dans un curieux paradoxe, oserai-je dire, d’amour ? Miricioiu en est une source incroyable. Une source d’énergie également, de sourires et de ravissement d’éternelle petite fille. L’amour du chant en lui-même dans sa recherche technique et expressive, l’amour des compositeurs, de leurs héroïnes et de son public que l’on ressent comme une de ses raisons d’être. Miricioiu, c’est aussi… Des mains… Oui, des mains ! Sans tomber dans le cliché facile de la comparaison avec Callas, on pense bien à Maria quand on observe ces mains, longues, belles et si expressives. Au concert, avec son visage lumineux, ses mains sont son premier moyen d‘expression. Tour à tour nouées, nerveuses, ouvrant l’espace ou cajoleuses, ses mains sont musique et théâtre. Par extension, on est frappé par la métamorphose immédiate du visage et de l’attitude corporelle. Là aussi, comment ne pas songer à Callas ? Cela n’est point faire injure à Nelly, dont la personnalité a toujours été suffisamment imposante pour retirer l’essence du message artistique de La Divina, sans tomber dans la pâle imitation ou caricature. Le répertoire proposé ce soir, a également accompagné Callas jusqu’à une certaine époque de sa carrière. Les extraits de Tosca, I Vespri Siciliani et Don Carlo lui étaient particulièrement chers. Miricioiu les aborde avec cette culture belcantiste qui permet au public de redécouvrir des partitions mutilées par tant d’exécutions véristes, dans tous les sens du terme. Miricioiu, c’est également un legato infini, sous-jacent, pierre angulaire de tout son travail expressif. Un sens de la phrase immense, archet vocal d’un violoncelle chantant les trois airs retenus ce soir, airs exprimant particulièrement bien la profonde humanité de cette voix, ainsi que les moyens dont elle dispose.

Sans jamais rompre ce legato, Miricioiu fait montre d’un art de diseuse remarquable qui fait désormais le prix de ses Adriana Lecouvreur, utilise une palette de couleurs, de nuances, de trilles, d’art des consonnes dont le détail remarquable ne perd jamais de vue la simplicité, l’expressivité prosodique et dont le but ultime vise à servir la Musique. Autre paradoxe de Miricioiu, elle est tellement présente, personnelle, juste, tout en s’effaçant totalement devant le compositeur. L’alchimie entre la générosité de cette personnalité, cette technique expérimentée et transcendée, cette voix au vécu ombré et serein, me bouleverse dès les premières notes. Miricioiu tout en me procurant un bonheur immense, m’étreint la gorge et me noue les tripes jusqu’aux larmes.

Dernier air… Tu che le vanità... Loin des vanités de ce monde, de ses superlatifs venteux, des supercheries médiatiques et des parcours météoriques peopolisés, Miricioiu me ramène un instant à l’essence des choses : la Musique… Vissi d’arte, vissi d’amore, certainement Madame, merci…

 

Philippe PONTHIR

 

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