Une petite sirène en détresse

Rusalka - Bruxelles (La Monnaie)

Par Nicolas Derny | dim 11 Mars 2012 | Imprimer
 
Aussi incroyable que cela puisse paraître, La Monnaie n’avait jamais monté Rusalka avant… 2008 ! L’institution reprend aujourd’hui cette première production marquée par la lecture « démythifiante » de Stefan Herheim. De féerie, il n’en est pas question ici. Le metteur en scène explore la dimension sexuelle de l’œuvre (ce qu’il n’est ni le premier ni le seul à faire), s’interroge sur notre perception de la réalité et enlaidit le monde dans une lecture philosophico-psychanalytique qui pose question. Parce que ce qui fonctionne pour Berg, Zemlinsky, Korngold, Schrecker ou Strauss ne va pas forcément à Dvořák, parce que la transposition de l’action dans un univers urbain moderne est d’abord surprenante avant de devenir gratuitement sordide et parce que les contresens, coupures et ajouts sont nombreux, l’ensemble est à la fois trop riche pour le spectateur (voire le « primo-spectateur » qui se voit privé et/ou détourné d’un certain nombre d’éléments de la partition de Dvořák) et trop réducteur pour quiconque voudrait porter un regard plus analytique sur la dramaturgie d’ensemble.
Rusalka, prostituée voulant échapper à son sort en se mariant avec un jeune marin (le Prince), finira par retourner sur le trottoir – impossible d’échapper à son destin ; tel est le message véhiculé et souligné ici. On retrouve par ailleurs un sorcière Ježibaba transformée pour l’occasion en SDF vivant dans une bouche de métro et un ondin (en pyjama) omniprésent qui assiste, impuissant, à toute l’action. Côté coupures et modifications, que le garde forestier soit costumé en policier et le garçon de cuisine en boucher importe peu, mais qu’ils disparaissent du troisième acte est plus difficilement acceptable… Certes, la manière dont Herheim exploite le décor de Heike Scheele (réaliste et regorgeant d’ingéniosité pour des changements à vue tous réussis), dirige ses acteurs-chanteurs et exploite le livret autant que la partition (dont il « sort » en faisant précéder le prélude de quelques (longues) minutes de scènes de la vie quotidienne sur fond sonore de pluie –l’élément aquatique) fascine autant qu’elle ne nous détourne parfois de l’essentiel. Car si les intentions du metteur en scène sont souvent bonnes, on est en droit de se questionner sur la possibilité d’une lecture freudienne véritablement en accord avec… l’original de Dvořák. Les coups de génie se perdent dans quelques incohérences plus ou moins dérangeantes selon les cas. L’idée de faire poignarder la majorité des protagonistes (le Prince (dès la fin de l’acte II !), Ježibaba, Rusalka, la Princesse étrangère) avant de les ressusciter pour les besoins de l’action semble par exemple bien contraire à l’esprit de la partition. Peut-être est-ce là un débat sans fin mais la vision de Herheim nous semble toucher à la caricature voire au maniérisme pour mieux enfoncer le clou des questions (et réponses) existentielles qu’il pense trouver dans Rusalka (même si la pertinence est souvent de mise). En somme, même s’il ne s’essouffle pas, il s’enferme dans des partis pris probablement trop réducteurs.
 
Musicalement, le spectacle n’appelle (presque) que de bons commentaires. Pour sa prise de rôle, la soprano grecque Myrtò Papatanasiu est une Rusalka paumée et émouvante soutenue par le très impressionnant Willard White qui alterne entre agressivité pathologique et impuissance pathétique (il est silencieusement présent sur scène pendant toute la durée des trois actes comme un parallèle avec le mutisme de l’ondine). Coup de chapeau également à Renée Morloc qui, après avoir magistralement incarné la belle-mère de Kat’a Kabanová l’an dernier, régale une nouvelle fois le public bruxellois en Ježibaba de luxe. Pavel Černoch est un Prince aux moyens vocaux extraordinaires tandis que la Princesse étrangère d’Annalena Persson possède une extraordinaire présence scénique et irradie vocalement. Même si le Policier de Marc Coulon n’est pas inoubliable, on ne note aucune carence du côté des rôles secondaires, dominés par la nymphe des bois très cabotine de Young Hee Kim.  En alternance avec Adam Fischer, le chef Richard Lewis dirige le tout avec talent et souligne l’immense tendresse contenue dans cette partition. En contradiction avec ce qui se passe sur le plateau.
 
 
 
 

 

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