Une diva à part

Rossini, Bellini, Verdi, Donizetti - Paris (Pleyel)

Par Christophe Rizoud | mer 01 Octobre 2008 | Imprimer
A quoi reconnaît-on une diva ? A ses sautes d’humeur, son exubérance, son tempérament farouche, ses robes incroyables, son caniche et son tour de taille. Pas uniquement. June Anderson ne répond à aucun de ces critères. Au contraire, elle se présente sur la scène de Pleyel, éthérée frêle dans une robe noire et violine qu’elle n’échangera pas contre une autre à l’entracte, réservée, comme absente. Elle ne marche pas, elle glisse. Un souffle pourrait la renverser, n’étaient sa haute taille et son port de tête, fixe, qui lui donnent un peu de consistance. Simple à en paraître modeste et pourtant, sans conteste, diva.
Il faut si l’on veut des preuves lire le programme de la soirée : cinq scènes en tout et pour tout mais parmi les plus mythiques, les plus longues et les plus difficiles du répertoire. En chanter une seule revient à être consacrée reine. Quel titre décerner à celle qui les surmonte toutes ?
Il faut aussi, au mépris de toute galanterie, évoquer l’âge de la dame et saluer la performance après 30 ans de carrière(1). Combien oseraient un tel défi après un tel parcours et combien en seraient encore capables ? Plus simplement d’ailleurs combien de sopranos peuvent aujourd’hui aborder ces cinq rôles en un seul concert ?
D’autres arguments ? L’amour du public : la Salle Pleyel sold out, les acclamations dès son entrée sur scène, le spectateur embéguiné qui lui crie « merci » avant le bis, la standing ovation finale (quoique la pratique a de plus en plus tendance à entrer dans les mœurs parisiennes).
Observer également le geste du bras qui n’est pas sans rappeler Maria Callas, et avant la première note de chaque air, comment elle baisse les yeux puis, quand elle relève la tête, la transfiguration, la manière dont elle s’emplit du personnage. Seules les plus grandes peuvent de telles métamorphoses.
June Anderson ressemble en fait aux héroïnes qu’elle interprète, à ces femmes dont, si l’on croit Catherine Clément(2), l’opéra jouit de la défaite : Desdemona, Amina, Norma, Anna Bolena. Divines mais vaincues, avant même d’avoir ouvert la bouche. Parmi elles, ce soir, Semiramide fait figure d’exception. C’est pour cette raison, peut-être, que l’interprétation semble moins accomplie. Question d’humeur et question de style : les variations de la cabalette « Dolce pensiero », bien que spectaculaires – roulades sur toute la gamme, notes piquées, sauts d’octave - appartiennent à la poupée des Contes d’Hoffmann et non pas à la reine de Babylone. Norma, Amina ont une autre classe, même si le medium de la voix, à peine encore assez chauffée, manque de projection dans un « Casta Diva » qui, privé de chœur, met la chair à nu ; même si l’exultation du « Ah,non giunge » donne plus d’une fois des sueurs froides. Les quelques blancs, les sons parfois tirés qu’elle semble aller chercher au plus profond d’elle-même sont peccadilles. La technique, demeure souveraine et - tout est relatif - le timbre dont la carnation n’a jamais été la qualité première semble avec le temps moins gris qu’il pourrait l’être.
On l’écrivait au début, June Anderson n’est pas une nature flamboyante. Elle serait, si l’on se pique d’astrologie, un verseau plutôt qu’un lion. Son chant se réalise dans la lenteur du mouvement ; l’impétuosité, malgré une virtuosité à toute épreuve, lui est moins naturelle. C’est pourquoi soit dit en passant son interprétation de Norma en laisse plus d’un sur sa faim. C’est pourquoi dans la deuxième partie, elle touche plus d’une fois au sublime. La longue déploration du saule (Otello), portée par la direction inspirée de Paolo Olmi et un Orchestre de Bordeaux Aquitaine dans son meilleur élément, correspond vraiment à sa personnalité. La voix gagne une nouvelle densité ; les notes filées sont de toute beauté. Pour la même raison, les « Al dolce guidami » et « cielo, a miei lunghi spasimi » de son Anna Bolena atteignent des sommets d’expression douloureuse, avec au passage des couleurs inattendues dans les récitatifs, alors que « Coppia uniqua » la trouve à court d’arguments et, dans la cadence, à bout de souffle.
Le choix du bis conclusif, « O mio Babbino caro », seriné en récital par toutes les sopranos de la Terre, montre qu’il arrive aussi à June Anderson d’être une diva comme les autres.
Christophe RIZOUD
(1) La Reine de la Nuit dans La Flûte Enchantée de Mozart en 1978 au New York City Opera
(2) L’Opéra ou la Défaite des femmes, Grasset, « Figures », 1979
 

 

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