Un ouvrage magnifique

Frühlings Erwachen - Strasbourg

Par Pierre-Emmanuel Lephay | ven 19 Septembre 2008 | Imprimer
Strasbourg, Opéra, 19 septembre 2008
Benoît Mernier
FRÜHLINGS ERWACHEN
Opéra en 3 actes
d’après la pièce éponyme de Frank Wedekind
Livret de Jacques De Decker
Créé le 9 mars 2007 au Théâtre de La Monnaie, Bruxelles
Direction musicale : Daniel Klajner
Mise en scène : Vincent Boussard
Décors : Vincent Lemaire
Costumes : Cathy Pill
Lumières : Alain Poisson
Maquillages et coiffures : Catherine Nicolas
Wendla Bergmann : Kerstin Avemo
Melchior Gabor : Thomas Blondelle
Moritz Stiefel : Stephan Loges
Ilse : Liesbeth Devos
Martha : Diana Axentii
Thea : Angélique Noldus
Hänschen : Jeroen de Vaal
Ernst : Lars Piselé
Georg : Sabine Garrone
Otto : Patrick Schramm
Frau Bergmann / Frau Gabor : Anna Pierard
Herr Gabor / Der vermummte Herr : Konstantin Wolff
Comédiens figurants : Hélène Catsaras, Nejm Halla
Les Petits Chanteurs de Strasbourg
Dir. Philippe Uttard
Orchestre Symphonique de Mulhouse
Création française
Reprise de la production du Théâtre Royal de la Monnaie de Bruxelles
 
Un ouvrage magnifique

« D’enfants de dix ans, nous devînmes peu à peu des jeunes gens pubères de seize, dix-sept, dix-huit ans, et la nature commença à réclamer ses droits » (Stefan Zweig). C’est sur ce thème intemporel et universel (qui n’a vécu ces tourments de l’adolescence ?) que se fonde le premier opéra de Benoît Mernier dont l’écriture magnifie le livret (de Jacques de Decker) fondé sur la pièce de Frank Wedekind. Tout comme on le fut pour le premier opéra de Bruno Mantovani, L’Autre côté, ici même il y a 2 ans, on reste confondu devant la réussite tant musicale que dramatique du compositeur : sachant doser tensions et détentes, sublimer certains scènes au climat éthéré, étreindre sous la pression psychologique ou l’émotion, offrir une palette orchestrale d’une prodigieuse richesse, Benoît Mernier nous offre là une œuvre magnifique et bouleversante. On reste également confondu devant la réussite de la production qui concoure à laisser le spectateur profondément marqué, si ce n’est remué, à l’issue du spectacle, surtout après un troisième et dernier acte absolument exceptionnel sur tous les plans.
Il s’agit ici d’une reprise de la production de la création à Bruxelles en mars 2007 mais avec quelques modifications dans la distribution et un nouveau chef. Le petit jeu des différences (que l’on peut faire grâce au CD/DVD qui vient de sortir chez Cypres) n’est pas en défaveur de cette reprise qui bénéficie en premier lieu d’un chef remarquable, que nous connaissons bien ici et dont nous avons vanté les mérites dans Œdipus Rex de Stravinsky ou Elektra de Richard Strauss : Daniel Klajner excelle dans le répertoire du XXe siècle, notamment dans les œuvres dramatiques et puissantes dont il sait exalter le souffle mais aussi la complexité d’écriture. Il est donc à son affaire dans cet opéra dont l’écriture orchestrale est d’une richesse extrême, écrite « à la pointe de la plume », d’un raffinement extraordinaire, économe mais sachant réserver quelques fulgurances très efficaces. Klajner réussit également à baigner certaines scènes dans un climat d’une poésie infinie. Certes, l’Orchestre Symphonique de Mulhouse n’est pas l’orchestre du Théâtre de la Monnaie et la formation alsacienne a paru parfois bien timide - si ce n’est trop juste - mais s’en sort avec les honneurs : une partition exposant tellement l’orchestre, où chaque instrumentiste est pratiquement un soliste et où la nuance dominante est le piano si ce n’est le pianissimo, n’est pas une mince affaire.
La distribution réunissant de jeunes chanteurs (chose indispensable pour camper des adolescents) frappe par son homogénéité. Tous ont participé à la création à Bruxelles (dans l’une ou l’autre des deux distributions) sauf Stephan Loges qui reprend avec brio le rôle de Moritz. Il forme avec le Melchior de Thomas Blondelle un couple d’amis idéal. Côté filles, Kerstin Avemo est une Wendla radieuse tandis que Liesbeth Devos assure vaillamment un rôle qui rappelle la Lulu de Berg. On retiendra aussi le couple des amis homosexuels (le seul qui semble connaître la félicité dans cette histoire sombre) magnifiquement chanté par les remarquables Jeroen de Vaal et Lars Piselé. Tant l’intervention du premier au début du deuxième acte (scène magistrale) que leur duo (vraiment sublime) au troisième constituent des moments inoubliables (dommage que le CD et le DVD ne les y voient pas, nous les trouvons meilleurs encore que leurs collègues !).
Excellents également les autres adolescents qui entourent tous ces personnages ainsi que les adultes et l’ « Homme masqué » de Konstantin Wolff. Remarquable enfin le chœur d’enfants des Petits Chanteurs de Strasbourg dirigé par Philippe Utard. Leurs interventions au troisième acte sont absolument impeccables (et quelle superbe musique leur a écrit Benoît Mernier !).
Quant à la mise en scène de Vincent Boussard, que dire pour commencer sinon qu’elle participe pleinement au succès de l’opéra de Benoît Mernier ? Elle réussit magnifiquement à camper l’univers étouffant, complexe mais aussi parfois léger ou violent de l’adolescence. C’est une succession d’instantanés que nous offre la scénographie : le rideau s’ouvre sur des bouts de décor, ici en bas à gauche, là en haut à droite, dont les perspectives faussées traduisent à merveille l’absence de repères de ces adolescents. Parfois, la scène, plus large, montre de hauts murs qui semblent se défiler ou bien le fond de scène présente des branches d’arbre sombres (très expressionnistes) qui barrent l’horizon. A cette scénographie très variée, il faut ajouter une direction d’acteurs extrêmement réussie : les chanteurs parviennent à retrouver la spontanéité et la fraîcheur de l’adolescence avec grand naturel. Les rôles des adultes quant à eux sont intelligemment écartés de la scène : ils n’interviennent que des coulisses, renforçant ainsi la sensation de solitude et de désarroi des adolescents.
Bref, une très grande réussite que ce spectacle qui permet dans des conditions idéales la révélation d’une partition majeure et passionnante. On peut s’étonner que le Festival de musique contemporaine Musica, qui commence ce même week-end, ne se soit pas associé à l’Opéra National du Rhin pour cette production comme il le fait habituellement pour chaque opéra contemporain qui débute la saison. Cet ouvrage de Benoît Mernier nous semble en effet bien plus captivant et marquant que certains spectacles lyriques qui nous furent, en leur temps, présentés comme des jalons de la musique contemporaine.
Pierre-Emmanuel Lephay
Prochaine représentation : 3 octobre 20 h. à Mulhouse
Renseignements : operanationaldurhin.fr
Le coffret de 2 CD et 1 DVD est disponible chez www.cypres-records.com

 

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