Un chef d’œuvre à voir et à entendre d’urgence !

South Pacific - New York

Par Marcel Quillévéré | jeu 03 Septembre 2009 | Imprimer
Si vous faites bientôt un séjour à New York ne manquez pas South Pacific au Vivian Beaumont Theater, au Lincoln Center (Le théâtre se trouve à droite du Met). C’est l’une des plus belles réussites de théâtre musical actuellement à l’affiche à New York (depuis le 3 avril 2008). La production a reçu un nombre considérable de Tony Awards (les Oscars du Théâtre) dont celui du Meilleur acteur principal décerné au superbe baryton brésilien Paulo Szot.
Les Etats-Unis ont commencé depuis peu à revisiter leur patrimoine lyrique populaire en remontant leurs chefs d’œuvre avec un soin exceptionnel, et des artistes jeunes dont l’approche parvient souvent à donner un relief et une envergure insoupçonnés à des œuvres qu’on croyait simplement légères et insouciantes.
Les Français qui ont vu l’excellente production de West Side Story au Châtelet ont pu se rendre compte de ce travail.
 
Il se trouve, de surcroît, que South Pacific, comme West Side Story, est un authentique chef d’œuvre. Il s’inscrit dans la grande tradition dite « classique » de l’âge d’or du « musical » américain, après la seconde guerre mondiale. La musique est superbe, d’un extrême raffinement et le travail de reconstitution minutieux accompli par l’équipe musicale du Vivian Beaumont Theater est digne d’éloges (précision importante : il s’agit d’un « public theater » en partie subventionné, « a not-for-profit theater » dont la qualité des spectacles est internationalement reconnue). L’orchestre, en fosse, est composé de musiciens hors pair qui jouent en tournus. La plupart d’entre eux passent du New York Philarmonic à Broadway, de Ligeti au « musical » avec le même enthousiasme communicatif (d’autant plus qu’ils sont intégrés à la mise en scène). Il n’est qu’à écouter l’ouverture pour se rendre compte du niveau élevé et du travail musical effectué : précision des attaques, virtuosité des différents pupitres, son homogène, etc. Leur parler à l’entracte et entendre le plaisir qu’ils ont à jouer en fosse tant de soirées consécutives laisse rêveur quand on connaît la mentalité de certains orchestres bien de « chez nous ». Cette ouverture d’esprit est à mettre au crédit de la vie musicale américaine en son ensemble et les Européens feraient bien de s’y ressourcer de temps en temps !
 
C’est en 1949 que l’œuvre a été créée. L’action se passe à la fin de la deuxième guerre mondiale à l’époque du conflit américano-japonais dans les Îles Salomon entre 1942 et 1944. Le livret est une adaptation de deux des Contes du Pacifique Sud (Prix Pulitzer en 1948) de James A. Michener, qui avait pris part aux combats.
Œuvre militante composée juste après la guerre, et créée en 1949, South Pacific était alors, comme l’explique le metteur en scène Bartlett Sher, « une réponse à cette guerre et c’est devenue une œuvre de sauvegarde de la mémoire nationale, l’expression de la survie. C’est pour cela que le spectacle a un impact aussi profond…Et ce, alors que le pays est à nouveau en guerre dans un pays dont il n’a pas pris le temps de comprendre l’histoire et la culture ». Un an après la création, l’oeuvre recevait à son tour le Prix Pulitzer!
L’action se déroule, en huis clos, sur une petite île du Pacifique où est cantonné un régiment américain dans l’attente d’une éventuelle bataille avec les forces japonaises en présence. Nellie l’infirmière (superbe Laura Osnes, soprano léger, danseuse et comédienne, à la voix d’ange) est tombée amoureuse d’un Français, Emile de Becque, installé depuis plusieurs mois dans une plantation sur la colline. Alors que chez Michener, le personnage est anglais, c’est une idée géniale des librettistes d’en avoir fait cet héritier français de l’Esprit des Lumières. Emile a dû fuir la France occupée après avoir tué un homme (au service de l’occupant ?) qui voulait mettre la main sur son village. Si Nellie en est plutôt fière, elle décide bientôt de le fuir quand elle découvre qu’il a eu deux enfants d’une femme polynésienne décédée. Les préjugés racistes de la jeune fille, originaire de Little Rock dans l’Arkansas (le choix n’est pas anodin), ont eu raison de son amour.
C’est la basse italienne Ezio Pinza, qui a créé le rôle d’Emile. Par son beau timbre et son bel canto un rien monochromes et un jeu d’acteur très conventionnel, il faisait d’Emile un personnage trop lisse et un peu fade. Paulo Szot en fait au contraire un personnage complexe, un idéaliste tourmenté, un séducteur généreux et angoissé. Il donne, par sa fantastique présence et son jeu digne de l’Actor’s Studio, une épaisseur insoupçonnée et un charme très troublant au personnage. La voix généreuse du baryton d’opéra (comme dans Onéguine, Cosi ou Maria Golovin à l’Opéra de Marseille) sait trouver, quand il le faut, toute la palette de couleurs et de nuances du kammersänger pour faire ressortir les richesses de la partition. Toutes ces qualités réunies lui ont valu en 2008 ce Tony Award si mérité. La video est éloquente à cet égard comme le CD édité pour l’occasion.
 
Le soir du 3 septembre c’était Bob Gallagher qui le remplaçait, avec un professionnalisme admirable applaudi par le public. Il ne manquait que ce petit plus, pas toujours explicable, qui fait la différence.
 
A ces côtés Laura Osnes, construit elle aussi un personnage magnifique que le Français va mener, par la compassion et le courage, sur le chemin de la générosité et de l’amour. Après la vision idyllique de l’île et de la plantation, le décor superbe de Michael Yeargan fait basculer l’œuvre, petit à petit, dans la tragédie : un avion, d’abord, qui annonce des combats imminents, un camion militaire, ensuite, qui servira aussi de scène pour le théâtre aux armées (désopilant et émouvant Danny Bernstein) jusqu’aux manœuvres des troupes.
Désespéré par l’attitude de Nellie, Emile décide de rentrer dans les services secrets américains. Son camarade, le lieutenant Cable (le jeune et énergique Andrew Samonsky), qui avait refusé, lui aussi, l’amour d’une jeune polynésienne, meurt au combat. Emile sauve sa peau de justesse. Nellie est bouleversée en apprenant ce qu’il a fait. Il la trouve, à son retour, auprès des enfants, grandie, elle aussi, par ces tragiques événements qui lui ont enseigné l’amour.
Bartlett Sher a réalisé là une mise en scène exemplaire : pas un moment de relâchement dans ces trois heures de spectacle, une direction d’acteurs époustouflante (mention spéciale pour la délirante Bloody Mary polynésienne de Loretta Ables Sayre), une chorégraphie pleine d’inventions qui n’est jamais gratuite ou plaquée. Vous l’avez compris : un must si vous passez par New York !
 

 

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