Trop complet pour être honnête ?

Don Carlos - Vienne (Staatsoper)

Par Clément Taillia | sam 28 Avril 2012 | Imprimer
 

En tout mélomane sommeille un réactionnaire, dont l’esprit s’éveille et s’échauffe douloureusement dès que l’on touche à une note de ses partitions favorites, dès que l’on se rend suspect à ses yeux d’en vouloir trahir les antiques beautés en modifiant le plus petit détail de leur vénérable structure. C’est pourquoi nous étions ravis d’aller voir le Don Carlos le plus intégral qui soit, en pestant rageusement contre l’incapacité des directeurs des salles parisiennes, qui s’obstinent à ignorer depuis 1996 (sauf erreur…) un chef-d’œuvre en français que les viennois ont régulièrement l’occasion d’entendre depuis 2004, année où fut créé la production reprise ces jours-ci. 

Et pourtant, nous devons bien avouer être sortis du Staatsoper un peu moins philologue que nous y étions entrés. Car dans ces quatre heures de musique, il y a, outre de pures merveilles, des pages qui ne sont pas du meilleur Verdi : l’ouverture, qui prend tout son temps, ou le long ballet du IIIe acte, que Peter Konwitschny meuble comme il peut en y montrant la vie de parfaite ménagère qu’Eboli rêverait de mener au côté de Carlos, sont au mieux la preuve que le compositeur avait déployé bien des efforts pour satisfaire les goûts d’ un public parisien qui le lui rendit fort mal – ils ne témoignent pas, en tout cas, d’une inspiration fulgurante. Faiblesse manifeste, que la mise en scène tente de compenser au mieux : dans un décor glacé, fait de grands panneaux blancs et agrémenté d’un arbuste à l’avant-scène que vient arroser le moine, dont on comprend vite qu’il n’est autre que Charles-Quint en personne, Konwitschny ne laisse pas une minute de répit aux chanteurs, ni aux spectateurs. Les premiers s’engagent corps et âmes dans un spectacle exigeant, fourmillant d’idées, où la volonté de faire de chaque scène un numéro à part entière est manifeste, et les seconds reçoivent cette débauche de mouvements, de sous-entendus et de symboles avec un grand intérêt, où surgit parfois un soupçon d’agacement. Caractéristique de la manière de Konwitschny, qui aime user des mises en abyme et du théâtre dans le théâtre, cette hallucinante scène de l’autodafé, transformée en gala mondain, avec speakerine, arrivée des protagonistes par la salle pendant l’entracte, et reprise de la musique avant que le public n’ait eu le temps de se rasseoir, pour que la confusion entre la scène et la salle soit totale. C’est assez inconfortable, vaguement prétentieux (on s’en doute, ce n’est plus la Flandres qui est détruite, c’est Vienne, à la fin de la Seconde Guerre Mondiale), mais rudement bien fait, et si jusqu'au-boutiste qu’on finit par se prendre au jeu, sans parvenir à se défaire d’une question : en voulant présenter une version archi-complète d’une œuvre dont toutes les scènes n’ont pas vieilli avec le même bonheur, n’est-on pas très paradoxalement condamné à en dévoyer la signification ?

Sur scène, tout le monde chante bien, mais pas dans la même langue. Superlatif, de timbre, d’aisance, d’élégance, Ludovic Tézier retrouve l’un de ses meilleurs rôles, et offre la leçon d’élocution qu’on attendait de lui. Autre française de l’affiche, Béatrice Uria-Monzon a toute la sensualité dont peut rêver Eboli, ça ne surprendra personne ; elle a aussi, et dans des proportions qu’on n’osait pas espérer, la voix du rôle, ample, charnue, ductile, assez habile pour échapper aux pièges de la « Chanson du Voile » et pour sortir indemne du redoutable « Don fatal ». Kwangchul Youn, au registre grave puissant et au legato proverbial, chante lui aussi dans un français relativement intelligible. Ailleurs, les accents, plus exotiques, n’empêchent pas la musique de triompher : Yonghoon Lee, malgré une véhémence quelque peu uniforme et un chant qui manque de discipline, dresse de l’infant d’Espagne un portrait idéalement tourmenté, tandis qu’Adrianne Pieczonka peut compter sur le magnétisme de son timbre, sur son art du phrasé et sa maîtrise des nuances pour compenser les intonations légèrement pincées dont la langue de Molière affuble sa voix. En Grand Inquisiteur, Alexandru Moisiuc assure honorablement, mais marque moins les esprits que Dan Paul Dumitrescu, « moine-Charles-Quint » il est vrai très sollicité scéniquement.

Face à eux, et face à des chœurs aussi excellents que d’habitude, Bertrand de Billy apporte à l’orchestre verdien ce qu’il faut y entendre ici de l’Opéra à la Française ; nulle grandiloquence, pourtant, dans cette battue élégante et racée, mais beaucoup de goût, de classe et de raffinement. On apprécie… au point d’en reprendre pour quatre heures supplémentaires ?

 

 

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