Tout et n'importe quoi

Les Mamelles de Tiresias - Paris (Favart)

Par Christophe Rizoud | ven 07 Janvier 2011 | Imprimer
Guillaume Apollinaire, Francis Poulenc, Macha Makeïeff : trois univers congruents. On sait déjà les affinités qui existent entre les textes surréalistes de Guillaume Apollinaire et la fantaisie douce-amère de Francis Poulenc. Les mamelles de Tiresias en sont, avec le cycle de mélodies Le bestiaire, la meilleure illustration. On y trouve derrière le refus de toute logique, derrière l'extravagance et la dérision, un message qui nous apparait comme une ultime provocation : le féminisme engendrerait le désordre dans la société. Le mouvement dada fut au contraire l’un des premiers à donner aux femmes une autre place, les considérant non plus comme des objets d’inspiration mais comme des artistes à part entière.
 
Outre l’esprit, une même démarche formelle rapproche nos deux hommes. A l’assemblage savant de styles musicaux qui caractérise l’opéra bouffe de Poulenc correspondent les collages auxquels s’exerçaient les dadaïstes. La partition s’amuse à mélanger les genres tout comme le texte joue de la confusion des sexes. De ce génial bric-à-brac, Macha Makeïeff fait son miel. Sur une bonne idée de départ – transposer la pièce dans un cirque – sa mise en scène fourmille d’idées, d’intentions et de personnages. Le clown blanc fait office de maître de cérémonie, Joséphine Baker est un homme, les sœurs siamoises se mêlent aux choristes travestis, les puces échappent à leur dresseur et tous se grattent (« grattez-vous si ça vous démange »). Sur un écran en fond de scène, on projette des images en noir et blanc, le directeur de théâtre est blessé à la tête comme Apollinaire, la vieille danseuse caresse un chien en tutu et une véritable vache traverse la scène. C’est drôle et c’est trop. Il faudrait plus de deux yeux pour tout capter. Surtout, tant d’effervescence ne laisse pas à la musique de Poulenc le temps de déverser l’émotion qui souvent se glisse entre deux pasquinades (et qui en fait le goût inimitable).
La direction de Ludovic Morlot se place dans la même optique : précise, enjouée mais en mal de lyrisme, et inapte à colorer une orchestration qui n’est pas le point fort de Poulenc. A sa décharge, suite à un problème technique, le chef d’orchestre et les chanteurs ont été privés de « retour son » durant toute la représentation (le rideau s’est levé avec près d’une demi-heure de retard).
Cet incident a aussi pas mal perturbé Ivan Ludlow qui, en mari, n’a pas semblé vocalement dans son assiette. Pas de décalages mais plusieurs défauts d’intonation. Puis, pourquoi avoir confié à un baryton un rôle auquel une voix de ténor apporte un autre brillant (outre le fait que dans les ensembles, elle contraste mieux avec celle du gendarme) ? Pour son tour – impressionnant – de biceps ? D’une belle présence en fort des Halles vêtu d’une robe à paillette, Ivan Lodlow se bat contre des notes trop aigues qu’il négocie systématiquement en voix de tête quand il ne les transpose pas à l’octave inférieur.
Hélène Guilmette est une Thérèse rayonnante même si, dans un rôle écrit pour le soprano de Denise Duval, on pense qu’il faut plus qu’une simple colorature. La voix, radieuse dans l’aigu, manque de corps pour épouser toutes les revendications de la suffragette.
A défaut d’héroïsme, c’est en mélodiste que Werner Van Mechelen aborde le prologue (fortement inspiré de celui de Paillasse, c’est dire que l’on peut mettre la gomme). Une attention portée au mot et aux nuances qui donne un autre éclairage à ce morceau de bravoure. Trop sérieux, son gendarme peine ensuite à s’imposer dans les ensembles.
Des seconds rôles, se détachent les Presto et Lacouf de Christophe Gay et Loïc Felix, surtout le premier, qui font de leur duo le moment le plus réjouissant du spectacle1.
 
Auparavant, le foxtrot de la Jazz Suite n°1 de Dimitri Chostakovich et Le Bœuf sur le toit de Darius Milhaud étoffent une soirée qui sinon ne dépasserait pas l’heure. Excellente idée. Les partitions se succèdent dans une parfaite communion d’esprit (ce n’est pas un hasard si Poulenc dédia Les Mamelles de Tiresias à Darius Milhaud) et la mise en scène de Macha Makaeïeff achève de les réunir.
 
1 Pour un autre avis, lire le compte-rendu des représentations lyonnaises par Emmanuel Andrieu

 

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