Tel père, tel fils

La Cenerentola - Nice

Par Anne Le Nabour | dim 12 Décembre 2010 | Imprimer
Pour sa nouvelle production de La Cenerentola, l’Opéra de Nice a fait appel au metteur en scène Daniele Abbado, fils de l’illustre chef d’orchestre, qui a déjà fait ses preuves dans le domaine lyrique avec entre autres une trilogie Mozart/Da Ponte conçue comme un unique spectacle. Parmi les opéras de Rossini, La Cenerentola, composé quelques mois seulement après Le Barbier de Séville, s’avère l’un des plus délicats à monter en raison de la caractérisation ambiguë de l’œuvre qui emprunte tant à l’opera buffa qu’à l’opera seria. Ici, le metteur en scène a choisi de transposer l’ouvrage dans les années 70 comme le laisse deviner la cuisine en formica jaune équipée d’un four électrique et non plus d’un âtre, dans laquelle est cloîtrée la pauvre Cendrillon. Mais cette transposition, tout en retenue, n’est là que pour donner un cadre de référence aux spectateurs et mettre en avant l’intemporalité du conte. Les chanteurs évoluent en effet dans un décor relativement sobre, un espace cubique aux parois argentées qui permettent des jeux de lumière variés. De ces parois sortent çà et là des avancées sur lesquelles les personnages chantent et dont ils s’échappent par des escaliers amovibles déplacés par des membres du chœur. Car on ne peut manquer d’évoquer ce jeu d’escaliers, droits ou en colimaçons, qui surgissent des cintres et disparaissent de la scène. Ils permettent d’opérer très rapidement les changements de lieux de la demeure en décrépitude de Don Magnifico au somptueux palais de Don Ramiro, ces lieux étant symbolisés par deux canapés l’un vert, façon années 70, l’autre style Louis XV. Si ces escaliers confèrent à la scène une troisième dimension, ils sont aussi porteurs de sens comme au début du 2e acte où ils reflètent l’imbroglio de la situation et la confusion qui règne dans la tête des personnages. Ces-derniers sont portés par des chanteurs, tous dotés d’un remarquable sens dramatique. Clorinda et Tisbe campent deux bimbos grossières et maladroites : l’une, effrontée, est toute de vulgarité tandis que l’autre présente un physique lourd et empoté. Affublées de costumes vifs et pailletés, elles apparaissent d’emblée très voyantes surtout au regard de la terne Cendrillon toute de gris vêtue. Leur père n’est pas en reste puisqu’en plus d’être intéressé et obséquieux il se révèle violent, n’hésitant pas à abattre une chaise sur la tête de la servante heureusement défendue par le Prince. C’est donc un personnage sans pudeur aucune que l’on voit tantôt en train de prendre un bain de pieds puis complètement débraillé. Quant à Cendrillon, de jeune fille elle devient femme grâce à un infime détail riche de sens puisqu’à la dernière scène, elle troque ses brodequins noirs élimés contre de séduisants talons aiguilles argentés. Point de robe de princesse donc à la fin de l’opéra mais une jeune fille devenue femme grâce à cet astucieux détail qui donne son sens à la mise en scène : La Cenerentola s’apparente à un opéra d’apprentissage dans lequel chacun grandit et révèle peu à peu sa vraie nature. Cette idée est d’ailleurs reprise très concrètement dans les deux finales où les personnages, de façon quasi mécanique, enlèvent et s’échangent sur le rythme effréné de la musique des éléments de leurs costumes, ce qui les mènent à se retrouver en sous-vêtements soudain débarrassés de leurs habits d’apparat.
 
Cette subtile mise en scène bénéficie en outre d’un plateau vocal homogène et de grande qualité. On apprend dans le programme (où l’on trouve par ailleurs plusieurs fautes d’orthographe et mauvaises traductions qui ne sont pas dignes de l’Opéra de Nice) que Paola Gardina a remporté plusieurs concours pour le rôle de Tisbe et on comprend vite pourquoi : très drôle dans ce rôle de godiche, elle maîtrise parfaitement sa partie et témoigne d’une réelle complicité avec sa sœur, Clorinda. Celle-ci, interprétée par la canadienne Mélanie Boisvert, la seule artiste de la production à n’être pas italienne, possède une voix légère teintée de couleurs sombres qui n’est pas sans déplaire. Habitué du répertoire rossinien, Pietro Spagnoli, malgré quelque légers décalages avec l’orchestre dans les moments de pure virtuosité, remplit avec brio son rôle de basse bouffe. Son air « Sia qualunque delle figlie » occasionne des changements de registres hilarants effectués avec beaucoup d’aisance. Dans le rôle de Dandini, Giorgio Caoduro fait entendre une voix brillante à l’émission très naturelle. Il endosse avec talent le délicat rôle de valet déguisé en prince qui redevient valet au milieu de l’opéra. Quant aux deux rôles principaux, ils sont plutôt convaincants : John Osborn livre un « Si, ritrovarla io giuro » très émouvant grâce à une voix souple et agile qui abat d’un revers de main les cascades de notes suraiguës. La Cenerentola de la roumaine Ruxandra Donose, somme toute très honorable, n’arrive cependant pas à la hauteur de l’exceptionnelle prestation d’une Cecilia Bartoli. En effet, dans le rondo final, les redoutables vocalises manquent un peu de naturel même si la chanteuse possède bien la tessiture du rôle.
 
Les points négatifs de cette production proviennent donc de l’orchestre. Tout est en place certes, mais l’Orchestre Philharmonique de Nice manque d’entrain malgré les efforts du chef italien Evelino Pidò qui se montre lui, très investi. L’ouverture manque ainsi de contrastes tant au niveau des nuances que des tempi et la scène de l’orage du deuxième acte n’est absolument pas terrifiante. L’autre inconvénient de cette production réside dans l’ajout de mouvements chorégraphiques qui semblent souvent sans rapport avec ce qui se passe sur la scène voire même dérangeants comme lors du duo Ramiro/Dandini « Zitto, zitto » où l’on aperçoit au fond du plateau des danseurs de tango en total décalage avec la musique. Bref l’ajout de danse dans un opéra qui n’en comprenait pas à l’origine paraît ici superflu.
 
Ce que l’on retient de cette production, mis à part les chanteurs, c’est la subtile mise en scène de Daniele Abbado, digne fils de son père : « Son tutte papà » comme dit Dandini au sujet des deux donzelles !
 

 

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