Spes, Fides et Karita

Par Laurent Bury | mar 20 Mars 2012 | Imprimer
 
Cet hiver, la robe bustier en lamé argent fait fureur pour les concerts à Pleyel. Après Natalie Dessay en février, c’est au tour de Karita Mattila d’endosser ce nouvel uniforme de la récitaliste ; coïncidence, la Finlandaise chante aussi du Debussy, mais non sans avoir troqué sa première tenue contre un fourreau noir, après l’entracte. Et si ces dames se ressemblent par leur plumage, leur ramage est, on s’en doute, on ne peut plus différent. D’abord, les trois mélodies que chante Mattila (les numéros 2, 3 et 4 des Cinq poèmes de Baudelaire, publié en 1890) n’ont plus grand-chose à voir avec ce que composait le tout jeune Achille pour sa muse Marie-Blanche Vasnier : aucune acrobatie vocale, c’est au piano qu’est réservée toute la virtuosité, qu’assure avec entrain le jeune Ville Matvejeff, accompagnateur visiblement uni à la soliste par une réelle complicité. Il est bien sûr agréable d’entendre interpréter Debussy par une voix ample, dont le français est globalement intelligible ; les moyens sont presque trop importants, et la nuance piano s’avère parfois difficile à tenir (notamment dans les premiers mots de « Recueillement »). Variations de température ou pollens printaniers, Mattila invite à deux reprises le public à tousser en même temps qu'elle entre deux mélodies.
 
La remarque vaut un peu aussi pour les Brahms : le timbre de Karita Mattila est-il le plus à même de rendre justice à un compositeur qui déclarait chercher son inspiration dans la mélodie populaire ? Elle ne fait qu’une bouchée du trop célèbre « Wiegenlied », véritable exercice d’autodiscipline pour une voix aussi large. « Vergebliches Ständchen » permet à la chanteuse de laisser (un peu) s’exprimer son tempérament, en incarnant les deux personnages de ce dialogue cocasse, mais c’est surtout dans « Von ewiger Liebe » que Mattila trouve une pièce pleinement à sa mesure, puisque son atmosphère sombre répond à celle des deux autres compositeurs inscrits à son programme.
 
De Mozart qui était en début de carrière son terrain d’élection, Karita Mattila a su se propulser vers un répertoire beaucoup plus lourd ; à force d’y croire et d’espérer, Donna Elvira est devenue Tosca ou Salomé ; c’est d’ailleurs avec Richard Strauss que se conclura un récital ouvert avec le cycle du jeune Berg. Parvenue à ce stade de son évolution vocale, Mattila est parfaitement à sa place dans les Sieben frühe Lieder, que ce soit dans le mystère de « Nacht » ou dans la miniature intimiste de « Im Zimmer ». Chez Strauss, le « Wiegenlied » est peut-être pris un rien trop lentement pour que le vibrato soit tout à fait jugulé, mais la soprano remporte un triomphe mérité dans « Frühlingsfeier », mélodie composée en 1906 sur un poème de Heinrich Heine, où les « Adonis » criés à la fin de chacune des trois strophes résonnent comme les « Agamemnon » d’Elektra.
 
Au terme du concert, Karita Mattila se livre à la comédie à laquelle elle se refuse durant le récital : après s’être mise à genoux devant le public, après avoir dit « quel privilège, quelle joie » c’est pour elle que de chanter à Paris, elle offre trois bis : « Zueignung » de Strauss, une mélodie populaire finlandaise, « Minun kultani kaunis en », et « Voyage à Paris », qui nous rappelle quelle belle Hanna Glawari elle fut et quelle belle Missia Palmieri elle pourrait être, si on lui laissait chanter La Veuve joyeuse en français…
 
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