Soap-opéra

Semele - Vienne (Staatsoper)

Par Philippe Ponthir | ven 17 Septembre 2010 | Imprimer
Sémélé est de ces œuvres – et c’est paradoxal pour un oratorio créé en 1744 – dont il est aisé de proposer une lecture originale, inattendue, modernisée, sans en trahir le propos. Robert Carsen l’a compris, et cette reprise qui a beaucoup voyagé entre Aix, Zürich et Vienne le prouve une nouvelle fois.
 
Aux altitudes olympiennes, le metteur en scène canadien substitue les tensions conjugales de la cour d’Angleterre. L’astuce est amusante : Junon est une reine en carré de soie et en couronne de diamants, Jupiter un roi très légèrement tourné sur la chose, la maitresse Sémélé est parfaitement futile et innocente. Tous les ingrédients sont réunis pour une superbe partie d’Amour, gloire et beauté. Sauf qu’à force de trop tirer sur la corde, la belle idée de départ restreint la progression dramatique et, surtout, nous fait oublier ce pourquoi nous étions là : la musique. Alors, c’est entendu, le final est absolument irrésistible, tout comme le show de Junon et de Iris dans le fameux « Hence, Iris, hence away ». Mais comme le faisait remarquer Philippe Ponthir dans sa critique du DVD de la production, où est la solennité et la beauté de la mort de Sémélé dans cette course à l’effet comique ? Quand trop de théâtre tue le théâtre.
 
Il suffirait que le plateau vocal soit d’une homogénéité parfaite (comme c’était presque le cas dans la très belle production McVicar/Rousset au Théâtre des Champs-Elysées en juin dernier) pour faire oublier cette première réserve. Malheureusement, force est de constater qu’écrasée par la star Bartoli, le reste de la distribution est à la peine. En première ligne, le couple divin Jupiter-Junon ne nous emporte malheureusement pas au-dessus des nuages. La Junon de Birgit Remmert, à la stature impressionnante, l’est moins dans ses vocalises : après un beau ratage dans un « Hence, Iris, hence away » désincarné, elle se rattrape dans « Behold this mirror » mais ne nous fera pas oublier de sitôt une pointure à la Vivica Genaux. Même déception pour le Jupiter de Charles Workman, dont on attendait bien mieux dans ce rôle exigeant. Il est vrai que le parti pris scénique est de le présenter comme un personnage médiocre et faible : a-t-il eu des consignes pour aligner son chant sur ces qualificatifs ? La voix est de bien terne couleur et les variations d’un « I must with speed amuse her » sont systématiquement escamotées. Dommage.
 
Du côté des seconds rôles, c’est plutôt mieux. L’Iris de Kerstin Avemo – en plus de proposer un jeu de scène parfaitement loufoque – séduit par une ligne claire et une belle agilité. Matthew Shaw, dans les limites d’un rôle certes peu valorisant, propose un Athamas convaincu et émouvant, et forme dans ses duos avec la bouleversante Ino de Malena Ernman les moments les plus intimes et les plus sobres d’une production grignotée par endroits par le clinquant. Enfin, dans le double rôle de Cadmus et de Somnus, David Pittsinger offre une voix de basse plus envoutante à chaque air.
 
Finalement, reste à aborder la Sémélé de Cecilia Bartoli. Il faut d’abord noter une inadéquation de départ : la jeune et fragile conquête du Dieu des Dieux n’est pas ordinairement dévolue à un mezzo-soprano, et la soprano italienne ne nous convainc pas dans cette mesure d’exception. Indubitablement, c’est une bête de scène, une véritable mangeuse de notes, un rossignol époustouflant (on l’a déjà abondamment souligné dans ces colonnes). Mais est-ce le rôle pour cette démesure ? Le sommet de cette partition – « No, no, I’ll take no less – est par exemple truffé de vocalises superflues, qui, si elles assurent à la Bartoli ses 3 minutes d’ovations, ne font strictement rien dire de plus au passage. A l’inverse, des airs plus intimes tels que « Myself I shall adore » ou « Endless pleasures » sont exagérément minaudés, voire miaulés, agaçant plus qu’ils impressionnent. Les fastes du castrat modernisé vont définitivement mieux à Cecilia Bartoli que les nuisettes de Sémélé (qui ne la mettent d’ailleurs pas en valeur…).
 
Les Arts Florissants proposent une interprétation de très haute volée, très sensible et nuancée, menée par un William Christie des grands jours. Le chef instaure un dialogue permanent et intelligent entre la fosse et le plateau, témoignant d’une grande attention aux chanteurs et aux chœurs : voilà au moins qui fait plaisir. Tout comme sa belle et malicieuse complicité avec Cecilia Bartoli : c’est un jeune couple amoureux qui est venu saluer sous les bravi.
 
Les réactions du public viennois – ou plutôt franco-américano-italiano-viennois – ont évidemment été hyperboliques. Il est venu acclamer une étoile et une seule, et il semble y avoir trouvé son bonheur. C’est le principal. Le reste…
 

 

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