Sensations réduites

Rigoletto - Montréal

Par Réal BOUCHER | sam 25 Septembre 2010 | Imprimer
Drame poignant, trame bien menée, orchestration colorée, airs et ensembles chargés d’émotion, Rigoletto, que l’Opéra de Montréal (OdM) affiche régulièrement, a tout pour plaire. Encore faut-il trouver les ressources idoines et le défi est de taille pour toute compagnie lyrique qui veut s’y mesurer. Où dénicher aujourd’hui un baryton verdien capable d’explorer toutes les facettes d’un rôle éprouvant ? Comment donner vie à l’ensemble ? A Montréal, le résultat, convainquant sur un plan visuel, ne réussit pas à combler entièrement nos attentes musicales.
 
On regrette d’abord l’emploi de David Pomeroy en Duc de Mantoue. Ni le jeu, ni la voix ne sauraient rendre justice à ce personnage qui en mène pourtant large dans l’intrigue. La prestation vocale manque de consistance, le timbre devient agaçant à la longue et les aigus sont très tirés. De plus le ténor donne presque toujours l’impression de se plaindre. On ne ressent pas la désinvolture dans « Questa o quella » et sa façon de chanter « La donna è mobile » manque complètement d’élégance.
 
Le charme vocal, c’est chez Sarah Coburn qu’on le trouve. D’une voix en demi-teinte lors de son entrée, elle établit rapidement ses marques et projette ensuite un splendide soprano capable de traduire avec efficacité la tendresse amoureuse, la plus authentique affection pour son père et la manifestation de son désir d’indépendance. Elle imprime à « Caro nome » un ton voluptueux d’une émouvante sincérité. Mais c’est peut-être dans ses échanges avec Rigoletto qu’elle va au plus profond de ses capacités vocales et dramatiques. Anthony Michaels-Moore, de son côté, y apporte une remarquable ampleur expressive. Son baryton, homogène et bien timbré sur tous les registres, traduit avec la même conviction la douceur dans le duo « Figlia… Mio padre » au premier acte, la fureur de « Si vendetta » dans « Tutto le feste al tempio » à la fin du deuxième et le désespoir dans le duo final. Signalons également que toutes les nuances de « Cortigiani vil razza » sont rendues avec autant de conviction.
 
Le tandem Sparafucille-Maddalena est stupéfiant de voix et de jeu. Doté de graves impressionnants, Ernesto Morillo incarne un scélérat de la pire espèce tout à fait crédible qui pousse l’infamie jusqu’à molester sa sœur, une aguicheuse de classe magnifiquement interprétée par Lauren Segal dont la musicalité et de réels talents dramatiques laissent présager une belle carrière. Pour sa part, Alexandre Sylvestre campe un Monterone convaincant; son timbre sombre, riche en harmoniques, traduit bien la haine qu’il voue aux courtisans. Les autres chanteurs, tous membres de l’Atelier Lyrique de l’OdM offre une bonne performance, notamment Pierre Rancourt en Marullo dont la prestation montre déjà une certaine maturité artistique.
 
Dans la fosse, la direction routinière de Tyrone Paterson, même si elle manque de souffle surtout dans les phrases dramatiques, a le mérite de suivre les chanteurs sans jamais les couvrir. Ici et là des sonorités éclatantes mais aussi des imprécisions qui gâchent un peu notre plaisir pour pouvoir apprécier tous les contours de cette orchestration riche en contrastes. On s’en voudrait de passer sous silence les chœurs de l’OdM toujours aussi étonnants par la qualité des voix, la précision des entrées et le respect des nuances.
 
Cette production, en provenance du San Diego Opera, utilise des costumes d’époque et trois beaux décors présentant successivement la salle du palais ducal, la maison du bouffon avec sa devanture grillagée et l’auberge décrépite de Sparafucile éclairée au stroboscope pendant l’orage du troisième acte. Ailleurs des éclairages nettement moins agressifs ponctuent habilement la variété des climats. François Racine respecte l’esprit et la lettre de l’œuvre avec une direction classique d’acteurs, toujours appropriée cependant aux situations, notamment dans les mouvements de groupe (qui présentent beaucoup de souplesse et d’entrain alors que chez les protagonistes la gestuelle est parfois plus retenue.
 
Avec ses attraits Rigoletto demeure un incontournable du répertoire et certainement un des opéras préférés du public montréalais qui l’accueille toujours avec autant d’enthousiasme.
 

 

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