Sandrine Piau in excelsis

Die Zauberflöte - Paris (TCE)

Par Julien Marion | mar 20 Décembre 2011 | Imprimer
 
Créée à Bruxelles en 2005, la production de La Flûte Enchantée mise en scène par le Sud-Africain William Kentridge a, depuis, pas mal tourné (Naples, Lille, Caen, puis Aix et Rouen), avant d’arriver, en cette fin d’année, au Théâtre des Champs-Elysées. Pour cette reprise, la direction musicale a été confiée à Jean-Christophe Spinosi et à son ensemble Matheus, avec, à l’arrivée, un bilan plutôt positif.
 
On avouera avoir bien aimé la mise en scène de William Kentridge, qui frappe par son intelligence. On peut discuter la pertinence du choix consistant à situer l’action dans l’Afrique du Sud de l’époque coloniale. On a, en revanche, été conquis par le dispositif scénique subtil et ingénieux assimilant la scène à une chambre noire de photographe. Grâce à la projection de lignes blanches toujours mobiles représentant des symboles, des figures, des animaux, ou des éléments de décors (ceux-ci puisant notamment leur inspiration dans les fameux décors créés par Schinckel au début du XIXe siècle, toujours visibles dans la production du Staatsoper de Berlin), l’image est en recomposition permanente et offre au spectateur plusieurs degrés de lectures simultanées. Le tout repose sur une exacerbation des contrastes entre noir et blanc (les deux couleurs de base du dispositif scénique), positif et négatif (au sens photographique), ténèbres et lumières… Rien de révolutionnaire, mais une lecture très cohérente qui frappe par sa capacité à créer des interactions entre chanteurs et décor.
 
Ce jeu des contrastes se retrouve dans la direction musicale.
 
On peut ne pas aimer les relectures des opéras de Mozart par les ensembles jouant sur instruments d’époque, comme c’est le cas de l’ensemble Matheus. Il est certain que si l’on a grandi en ayant dans l’oreille les lectures de la Flûte par Klemperer ou Furtwängler, le choc risque d’être rude. Point d’abîmes métaphysiques ici, point de sublimes lenteurs qui font regarder l’œuvre vers Weber, quand ce n’est pas carrément vers… Parsifal. Même si leurs tics sont parfois (souvent ?) horripilants, reconnaissons à ces relectures, intervenues dans le sillage d’Harnoncourt, le mérite d’avoir dépoussiéré des œuvres un peu trop rapidement statufiées. Il en est résulté des lectures parfois franchement ratées (en cette période de fêtes de fin d’année, on s’abstiendra de donner des noms), souvent très stimulantes, parfois carrément géniales (on pense au travail de René Jacobs, notamment dans La Flûte enchantée), en tout cas jamais indifférentes.
 
Jean-Christophe Spinosi s’inscrit clairement dans cette mouvance et joue à fond la carte du théâtre. Sa direction allégée, nerveuse (un peu trop ?), accentue les ruptures (idem) et exacerbe les contrastes (idem), non sans systématisme, au risque, parfois, d’une certaine agitation (comme dans le quintette « Wie ? Wie ? Wie ? à l’acte II). La scène de l’Orateur est symptomatique de cette approche : là où, chez tant de chefs, elle est transformée en conversation métaphysique étale, elle est ici théâtralisée à l’extrême, ce qui ne constitue pas, loin s’en faut, un contresens. L’Ensemble Matheus n’est pas exempt des travers habituels des ensembles sur instrument d’époque : cordes astringentes, cuivres à la limite de la justesse… On aimerait parfois un son un peu plus « rond »… Quant au Chœur du Théâtre des Champs-Elysées, il souffre d’un manque de cohérence par moments problématique.
 
 
La distribution – dans l’ensemble assez jeune - de cette Flûte enchantée est dominée haut la main par la Pamina bouleversante, miraculeuse, de Sandrine Piau, pure de timbre et en permanence juste de ton. « Ach, ich fühl’s », sommet d’émotion de la soirée, phrasé comme en apesanteur, a été un de ces moments de magie, si rares, où le public subjugué retient son souffle, suspendu à celui de la chanteuse, et où même les inévitables tousseurs (qui étaient légion ce soir là, déclenchant chez l’auteur de ces lignes d’authentiques pulsions homicides) consentent à se taire. Dans les quatre minutes de ce sublime sol mineur, Sandrine Piau s’est élevée à la hauteur des plus grandes de ses devancières dans ce rôle : Seefried, Grümmer ou Popp. Fort logiquement, elle a raflé la mise à l’applaudimètre lors des saluts : ce n’était que justice. C’est à elle, et à elle seule, que va notre troisième cœur…
 
On a été nettement moins emballé par le Tamino de Topi Lehtipuu, dont le timbre n’est pas désagréable, mais dont la voix, trop légère pour le rôle, pâtit d’une projection limitée et manque fâcheusement de rayonnement dans l’aigu. Là où il est, Fritz Wunderlich peut dormir tranquille. Lehtipuu n’arrive pas, en outre, à se départir d’un jeu assez emprunté, que trahit une prononciation défaillante de l’allemand. Son meilleur moment fut sans conteste « Wie stark ist nicht dein Zauberton », à l’écriture en adéquation avec ses moyens vocaux.
 
Très bonne surprise avec le Sarastro de l’Estonien Ain Anger, dont la puissante et profonde voix de basse, idéalement sombre et caverneuse, n’est pas sans rappeler, par moments, celle du grand Gottlob Frick. Une vraie voix de basse wagnérienne, qu’on ne serait pas surpris de retrouver sur les plus grandes scènes en Hagen ou Hunding, mais qui a montré, en Sarasto, qu’il savait également dispenser douceur et legato.
 
La prestation de Markus Werba en Papageno a également convaincu. Seul germanophone de la distribution, il s’est distingué par son aisance scénique ainsi que par un maîtrise de la langue bienvenue, notamment dans les dialogues, particulièrement nombreux pour ce rôle. Tout juste pourrait-on lui reprocher, comme de nombreux titulaires du rôle, d’entraîner un peu trop celui-ci vers le théâtre, au détriment, parfois, d’une certaine discipline vocale.
 
On est très partagé sur Reine de la Nuit de Jeanette Vecchione. Au passif : un timbre assez ingrat, acide et maigrelet et une fâcheuse absence de projection. A l’actif, une technique des plus robustes, et une réelle aisance dans l’aigu, qui nous valent des suraigus rajoutés dans « Der Hölle Rache » (le troisième « Hört ! » à la fin) ou bien une maîtrise impeccable des vocalises en triolet sur « Bände », qui mettent pourtant en difficultés les techniciennes les plus accomplies.
On passera plus rapidement sur le Monostatos plein de bonnes intentions de Steven Cole, qui arrive à donner de la consistance à son personnage, ou sur la Papagena prometteuse et à la voix délicieusement fruitée d’Emmanuelle de Negri
L’ensemble des trois Dames est dépareillé par la Troisième Dame poitrinante d’Elodie Méchain, sorte de Quickly égarée au royaume de la Nuit.
Une mention spéciale, pour finir, aux trois jeunes garçons issus de la Maîtrise de Radio France, impeccables et irrésistibles en Knaben un rien délurés. 
On ressort de cette soirée avec, au total, le sentiment d’avoir passé un agréable moment, en dépit du caractère nécessairement partial et discutable de l’option musicale retenue et de certains bémols dans la distribution.
 

 

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