Robert Carsen, démiurge de la scène lyrique

Ariadne auf Naxos - Berlin

Par Emmanuel Andrieu | dim 27 Mars 2011 | Imprimer
C’est une fois de plus ébloui que nous sortons d’une salle de spectacle après avoir assisté à un opéra mis en scène par le génial et prolifique homme de théâtre canadien Robert Carsen. Heureux berlinois qui, après les munichois1, ont pu assister à cette exceptionnelle production d’Ariadne auf Naxos montée pour le Festival d’été de Munich en juillet 2008 - et reprise lors de l’édition 2009 devant l’extraordinaire enthousiasme qu’elle avait suscitée auprès du public et de la Critique.
Jouant à fond la carte de la mise en abyme du théâtre dans le théâtre, brouillant les frontières entre la salle (restée éclairée durant tout le Prologue) et le plateau, Carsen fait débuter l’action scénique avant même l’arrivée des musiciens en fosse. Alors qu’il prend place, le public assiste aux échauffements d’une compagnie de danse sur un plateau quasiment nu (toute la cage et le mur de scène sont alors apparents). La douzaine de danseurs se regardent esquisser des pas devant des miroirs installés un peu partout sur la scène, avant que ceux-ci ne soient placés devant l’auditoire alors forcé à se contempler, détruisant par là même toute illusion théâtrale. Le Prologue peut alors commencer et les protagonistes de l’opéra surgissent des coulisses, de l’entrée de la salle et même des sièges des spectateurs ! On voit ainsi les machinistes, mélangés aux chanteurs, s’afférer à mettre en place les décors de la seconde partie, soit l’opéra proprement dit. Lorsque se termine le Prologue, le malheureux Compositeur sort de scène et passe devant les spectateurs du premier rang afin de porter sa partition au chef d’orchestre à qui il confie l’exécution de sa musique, puis s’installe sur la rambarde de la fosse afin d’assister, comme nous, à la seconde partie de l’ouvrage donnée sans entracte…
Devant le foisonnement d’idées sorties de l’imagination débordante de ce démiurge qu’est Robert Carsen, nous nous contenterons juste de raconter comment se conclut l’histoire. Tandis que le duo final s’achève, le rideau de scène se ferme, le Compositeur remonte sur le plateau et le rideau se rouvre pour nous montrer à nouveau un plateau vidé de tout élément de décor, plongé dans une demi-pénombre bleutée poétique et magique. Il est alors acclamé à la fois par les chanteurs, les danseurs et les machinistes qui le rejoignent sur la scène à nouveau éclairée - acclamations qui se confondent très vite aux hourras fusant de toute la salle, ceux d’un public enthousiaste et émerveillé, dans une espèce de communion entre artistes et spectateurs comme nous n’en avions que rarement vécu.
 
Pour magnifier encore plus ce travail scénique souverainement abouti, Christoph Seuferle, directeur artistique de la vénérable maison berlinoise, a su engager une troupe de chanteurs-acteurs frisant l’idéal, avec le meilleur Bacchus qu’il nous ait été donné d’entendre sur scène. Dans un rôle où tant de ténors vocifèrent ou s’époumonent, Roberto Saccà subjugue. Doté d’une voix puissante et facile, son style raffiné et son timbre italianisant font ici merveille, l’acteur n’étant pas en reste avec un physique idéal pour le dieu grec qu’il est censé incarner. Il atteint et conclut le duo final, après un remarquable « Du schönes Wunder », sans la moindre trace de fatigue, véritable exploit en soi. Une révélation !
Dans le rôle-titre, le soprano allemand Michaela Kaune évolue vocalement et scéniquement sur les mêmes cimes. Avec un timbre typique des grandes soprani straussiennes, elle dessine une Ariadne intense et habitée, délivrant un mémorable « Es gibt ein Reich » où la profondeur des graves rivalise avec l’aisance des aigus. Son duo avec Bacchus, chanté dans un stupéfiant contre-jour, est un moment de pure félicité musicale.
Incontournable depuis quelque temps dans le rôle (qu‘elle chantait encore tout dernièrement à l’Opéra de Paris), la Zerbinette du soprano colorature Jane Archibald se montre elle aussi irréprochable. Elle allie la fraîcheur d’un joli timbre à une aisance vocale et théâtrale enthousiasmante. Sans atteindre les aigus et les trilles stratosphériques d’une Natalie Dessay à son zénith, elle impressionne et évite soigneusement de réduire le fameux air « Grossmächtige Prinzessin » à un numéro de cirque vocalo-acrobatique. Sa plastique avantageuse convient enfin exactement au rôle de meneuse de revue d’un cabaret que Carsen a imaginé pour le personnage de Zerbinette.
En Compositeur, le mezzo roumain Ruxandra Donose déploie une intensité dramatique et un rayonnement vocal confondants. Son « Invocation à la musique » bénéficie de son beau timbre chaud ainsi que de l’opulence de ses moyens. Avec des aigus parfaitement dardés et une silhouette androgyne en adéquation parfaite avec le rôle, elle incarne un Compositeur de rêve.
Les autres protagonistes, parmi lesquels on distinguera notamment les trois nymphes et les quatre amants de Zerbinette, sont tous remarquablement tenus avec une mention spéciale pour l’Arlequin de Simon Pauly.
 
C’est le jeune chef canadien Jacques Lacombe qui officie dans la vaste fosse de la Deutsche Oper et le moindre que l’on puisse dire à le voir diriger, c’est qu’il fait réellement corps avec l’esprit et les intentions de son talentueux compatriote. A la tête d’un Orchester der Deutschen Oper en grande forme, il sait tirer de la phalange berlinoise toutes les subtilités et les contrastes qui sont l’apanage de cette formidable partition, la dirigeant comme s‘il s‘agissait de musique de chambre. Son constant souci du détail orchestral, apparenté à un travail d’orfèvre, force l’admiration et participe pleinement à l’incroyable et délirant succès remporté par cette magistrale production au moment des saluts.
 
 
 
1 A Munich, Pierre Emmanuel Lephay avait été lui aussi ébloui par cette mise en scène (cf. son compte-rendu)

 

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