Résolument nouveau

Der Ring des Niebelungen - Dijon

Par Yvan Beuvard | dim 06 Octobre 2013 | Imprimer
 
Revisiter la tétralogie wagnérienne d’un regard neuf, débarrassé de ses scories post-romantiques, si admirables soient-elles, et la mettre à la portée de tous, c’est l’invraisemblable pari de Laurent Joyeux, maître d’œuvre et metteur en scène de ce Ring dijonnais, complet, donné trois fois, articulé sur deux jours. Plus de 12 heures de spectacle nécessitaient quelques coupures, certes, mais ne touchant le plus souvent qu’à des redites, et effectuées musicalement, sans suture ni cicatrice, par Brice Pauset. Ce dernier s’est vu commander deux préludes, un pour chaque journée de cette production, écrits pour l’orchestre augmenté d’un piano et d’une importante section de percussions. Ils s’enchaînent musicalement et scéniquement sans interruption avec la partition de Wagner.
Le premier, Die alte Frau, met en scène deux personnages : une vieille dame, à la fois Friedelind Wagner et Erda, questionnée par un homme – est-ce Alberich ? – avec la participation de deux chœurs, l’un mixte, l’autre d’enfants. Introduction au cycle, il traite de la conjonction entre mythe et révolution, idée première de Wagner dans la longue maturation du Ring. Idée pertinente, dont la pâte sonore est séduisante mais dont la réalisation pèche par une longueur démesurée, avant d’enchaîner le « vrai » prélude tant attendu. N’était le surtitrage (illisible du second balcon), l’intelligibilité est rare. Quelques gardiens du temple crient au sacrilège, et le public semble subir plutôt qu’apprécier. Le second, Die drei Nornen, qui précède donc Siegfried et Götterdämmerung, s’appuie sur une partie du texte du premier projet de Wagner rédigé dès 1848. Différent de celui de la version définitive, plus concentré, elliptique et oraculaire, sa réalisation musicale et visuelle est splendide, même si elle entraîne naturellement la suppression du prologue équivalent de Götterdämmerung.
 
L’autre démarche consistait à éclairer cette Tétralogie du regard de Friedelind Wagner, petite-fille rebelle à son clan, exilée, opposée à la récupération idéologique hitlérienne de l’œuvre et de la mémoire du génial créateur. Résolument humaniste, généreuse, adoptée par un autre rebelle, Toscanini, sa mémoire est honorée par une belle exposition, qui marque le soixantième anniversaire de son retour d’exil. Cet hymne à la liberté – à laquelle aspirent tous les protagonistes - gouverne toute la réalisation : le chant, évidemment, les beaux décors, la mise en scène et la direction musicale et dramatique.
 
Le cadre scénique permanent se fonde sur un système de 8 colonnes, très palladiennes, deux fixes et six qui glissent latéralement, pour modifier la perspective, et se soulèvent, donnant accès aux profondeurs du Nibelheim. Après le vol de l’anneau par Alberich, le savoir, la connaissance, attributs de Wotan, nous conduisent dans une monumentale bibliothèque - Walhalla : le livre – les livres vont ainsi circuler, trésor de livres empilés, prix insuffisant du rachat de Freia, références obligées de Mime, de Siegfried, de Brunnhilde. La forêt qui entoure le gîte de Hunding est d’arbres blancs dont les feuilles sont de papier. Un intérieur sobre Biedermeier sert de cadre au 2e acte de La Walkyrie. Le rocher qui accueillera le sommeil de Brunnhilde est une gigantesque flamme de papier blanc, semblable à une aile de cygne plantée dans le sol. Siegfried s’ouvre sur un décor très stylisé où un globe est tenu par quelques cordages, qui renvoient à ceux que tissent les Nornes. Les arbres blancs sont inversés pour le tableau suivant. Quant au Walhalla du dernier ouvrage, il est en piteux état, envahi par la végétation, dépourvu de ses livres, éclairé faiblement par des suspensions art-déco. Le jeu des formes, des volumes, des couleurs est un régal pour l’œil. Les beaux costumes inspirés de la fin du XIXe portent la marque de Claudia Jenatsch.
Peu de faiblesses dans la distribution des 34 personnages du récit. Brunnhilde la rebelle, une Sabine Hogrefe superlative dans sa meilleure forme, flamboyante ou sombre, traduit son humanité sincère et fragile en un chant dont la conduite est exemplaire. On attendait la prise de rôle de Thomas Bauer en Wotan – Der Wanderer. Le spécialiste du lied ne s’est-il pas fourvoyé quelque peu ? La beauté du timbre, le soutien, l’humanité ne compensent pas le manque de puissance et de projection. Un grand Sigmund, qui chante Siegfried ensuite, Daniel Brenna, à la voix puissante, bien timbrée, parfaitement articulée et projetée, répond à Josefine Weber, une Sieglinde, dont la sensibilité et la force expressive resteront dans les mémoires (elle incarne aussi Gutrune et la 3e Norne). Nicholas Folwell, la difformité en moins, campe un splendide Alberich humain, très loin de certaines caricatures, au chant impeccable dont la diction est un modèle, il sera aussi un remarquable Gunther. Loge est Andrew Zimmerman, excellent comédien. Son morceau de bravoure « Immer ist Undank Loges Lohn » est affecté d’une couleur métallique, que l’on oublie vite.
 
Manuela Bress, grande voix, familière du rôle de Fricka chante aussi Waltraute, Schwerleite et la 2e Norne. On est cependant surpris par son instabilité ponctuelle avec un effet wobble au lieu de rubato. Erda, fascinante, Katia Starke, est aussi la 1ère Norne. Son beau timbre de contralto convient à la pythie qu’elle incarne. Le pauvre Mime est le clair ténor de Florian Simson, parfait, au jeu fébrile et à l’émission remarquable, bien projetée. Nos deux géants ont non seulement la corpulence de l’emploi, mais surtout la voix : le Fasolt de Franciso-Javier Borda au chant sensible, ample et généreux, comme Fafner (également Hunding et Hagen) de Christian Hübner, sombre, brutal, puissant, calculateur dont l’humanité n’apparaîtra qu’à son agonie. Il faudrait encore citer Anna Wall, la vieille dame de Brice Pauset, puis Flosshilde, à la voix profonde et grave, Hanne Roos, séduisante Freia « Hilf mir Schwester », soprano lyrique remarquable, et Woglinde lumineuse, qui devrait faire parler d’elle dans des emplois plus gratifiants. Cathy van Roy incarne une Wellgunde séductrice au mezzo ambré. Froh et Donner sont respectivement Yu Chen, beau ténor lyrique, et Zacharia El Bahri, qui a l’autorité et la projection nécessaires pour commander aux éléments.
Les filles du Rhin, les Walkyries (puissant et dynamique « Hoiotoho ») comme des trois Nornes sont des modèles de chant. L’oiseau de la forêt est confié à six jeunes garçons dont il faut louer l’assurance et la qualité du chant.
L’orchestre, dans l’immense fosse rendue invisible, comme à Bayreuth, est proprement galvanisé par la direction attentive et engagée de Daniel Kawka. Son homogénéité, mais aussi la richesse de sa palette, chambriste, flamboyante ou tellurique, ont de réelles séductions. Bois et cuivres sont particulièrement admirables, le lyrisme des cordes ne manque pas de séduction.
Malgré l’apparence mortifère du finale, c’est un message d’amour, de paix et de sérénité que délivrent Siegfried agonisant, puis Brunnhilde, qui a enfin accès à la connaissance. L’émotion en est forte.
Le public s’il a apprécié modérément les ajouts et L’Or du Rhin, privé, on ne sait pourquoi, du meurtre de Fasolt, a fait un triomphe à La Walkyrie. Siegfried et Götterdämmerung n’ont pas connu la moindre faiblesse et les quelques invectives à destination de la mise en scène et du compositeur ont été sitôt couvertes par les longues acclamations drues d’une salle enthousiaste.
Signalons, pour terminer, l’intéressant article de notre collègue Julien Marion, sur Wagner révolutionnaire, que reproduit le riche programme.
 

 

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