Quel panache !

Cyrano de Bergerac - Paris (Châtelet)

Par François Lesueur | mar 19 Mai 2009 | Imprimer
Franco Alfano (1875-1954)
 
Cyrano de Bergerac
Comédie héroïque en 4 actes (Rome 1936)
 
  
Cyrano de Bergerac : Placido Domingo
Roxane : Nathalie Manfrino
Christian : Saimir Pirgu
De Guiche : Marc Labonnette
Ragueneau : Laurent Alvaro
Carbon/Le Vicomte de Valvert : Franco Pomponi 
La Duègne/Sœur Marthe : Doris Lamprecht :
Le Bret : Christian Helmer
Lignière/Le Mousquetaire : Frédéric Goncalves
Montfleury (comédien) : Gérard Boucaron
 
Direction musicale : Patrick Fournillier
Orchestre symphonique de Navarre
Chœur du Châtelet
 
Mise sen scène, décors et lumières : Petrika Ionesco
Costumes : Lili Kendaka
Maître d’armes : François Rostain
 
Théâtre du Châtelet : 19 mai 2009
 
Quel panache ! 
 
A la question « Cyrano de Bergerac a-t-il sa place sur une scène parisienne ? », la réponse est oui. Aussi incroyable que cela puisse paraître, ce grand opéra de Franco Alfano n’avait pas été représenté depuis sa création à l’Opéra Comique, le 25 mai….1936.
 
Resté célèbre pour avoir terminé en hâte la Turandot de Puccini en 1924, Alfano est l’auteur de Risurrezione (1904) d’après Tolstoï, de L’ombra di Don Giovanni (1914), de La leggenda di Sakuntala (1921) et de L’ultimo Lord (1930). De culture italo-française, il décide de mettre en musique la pièce de Rostand, Cyrano de Bergerac, avec le concours du librettiste Henri Cain, pour être donné en première mondiale à Paris, à l’Opéra Comique. Les lenteurs de l’institution parisienne l’obligent cependant à en différer la création, l’ouvrage étant proposé à Rome dans une traduction italienne de Meano et Brusa, le 22 janvier 1936, avec José Luccioni et Maria Caniglia dirigés par Tullio Serafin. Ce n’est qu’en mai de la même année que Cyrano voit le jour à Paris et en français, défendu par José Luccioni et Lillie Grandval.
 
Tombé dans l’oubli, l’œuvre réapparaît en Italie en 1975 (Turin/Edition Gala, avec William Johns et Olivia Stapp dirigés par Maurizio Arena), à Kiel en 2002 (sous la direction de Markus Grank), avant de susciter l’intérêt de Roberto Alagna (au Festival Radio France de Montpellier en 2003, puis à Monte Carlo et à Montpellier) et de l’infatigable Placido Domingo toujours à la recherche de partitions nouvelles.
 
Adepte des coups médiatiques et d’événements musicaux contestables, Jean-Luc Choplin peut être satisfait d’être à l’origine de ce projet qui réhabilite à la fois une œuvre injustement oubliée, tout en célébrant le retour d’une légende du chant dans la capitale, qui ne l’avait pas entendue depuis Parsifal en 2000 (Bastille). Les amateurs de grand spectacle seront ravis, les autres accueilleront la production avec plus de réserve, la subtilité n’étant pas le fort de Petrika Ionesco, marqué par l’univers de la comédie musicale, les parcs d’attraction (Disneyland en tête) et les projets donnés au Stade de France (Aida et Nabucco). Son Cyrano est enlevé, malgré de lourds décors qui en ponctuent comme autrefois l’action, coloré, costumé à la façon d’un film de cape et d’épée. Débuté à l’arrière d’un décor de théâtre (une belle idée déjà expérimentée par Carsen ou Pelly pour ne citer qu’eux), il se décline (assez mal) dans les cuisines de Ragueneau, passe sous le balcon de Roxane (le plus beau) avant le siège d’Arras et le couvent des Dame de la Croix. Si l’on déplore une direction d’acteur sans surprise, les scènes de foules et de combats, réglées au cordeau, ainsi que les moments d’intimité (« la » scène du balcon et le finale) sont plutôt réussies.
 
Très attendu dans le rôle extrêmement tendu du bretteur gascon, Placido Domingo dans une forme vocale insolente, n’a pas déçu. Passée une diction française incompréhensible (combien les surtitres sont précieux), le ténor conserve malgré son âge une fraîcheur de timbre, une ardeur et un enthousiasme communicatifs. Son personnage héroïque dès qu’il s’agit de prendre la parole ou de sortir l’épée, mais à jamais blessé par le fol amour qu’il vit par procuration, est parfaitement interprété, l’aigu de jeune homme s’éclipsant dans les pages d’émotion, jusqu’au déchirant aveu final.
 
Auprès de cette gloire, Nathalie Manfrino a remporté un triomphe amplement mérité. La Roxane de Roberto Alagna (captée par DG), manquait de souplesse, d’éclat et d’abandon, celle de Placido Domingo surprend par son assurance et sa distinction, la plénitude de son chant et l’épanouissement de moyens radieusement utilisés. Coquette, la manipulatrice succombe lentement à l’amour, avant de se retirer du monde et de réaliser trop tard que « ces lettres » tant aimées et « cette âme » étaient celles du fidèle Cyrano et non de l’insignifiant Christian. Tenu par le jeune et inexpérimenté Saimir Pirgu, au timbre aigrelet, à l’aigu métallique et à la prononciation confuse, le bel écervelé manque de présence. Marc Labonnette campe en revanche un parfait De Guiche, tout comme Laurent Alvaro, Ragueneau plein de verve et Franco Pomponi (Carbon et Valvert) talentueux baryton au français aisé. Beau Le Bret de la basse Christian Helmer, efficace Lignère de Frédéric Goncalves, sans oublier la double prestation de Doris Lamprecht (Duègne et Sœur Marthe) toujours juste.
 
L’impeccable direction de Patrick Fournillier à la tête de l’Orchestre symphonique de Navarre est évidemment pour beaucoup dans la réussite de cette production. Prolixe et généreux, son geste empoigne cette grande fresque théâtrale que tout prédestinait à la scène lyrique et qui oscille entre conversation en musique et grand opéra. Révélant la veine française et l’italianisme du compositeur, ainsi que les beautés d’une orchestration ample et profuse dans un même mouvement aux accents postromantiques, sa lecture dépasse celle de Marco Guidarini, pourtant très attachante.
  
Du panache, rien que du panache.
 
François Lesueur
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