Quand Londres « damne » le pion à Paris

Faust - Londres (ROH)

Par Placido Carrerotti | sam 01 Octobre 2011 | Imprimer
 

 

La production de Faust  présentée actuellement à Londres date de 2004. Nous ne reviendrons donc pas en détail sur la mise en scène de David McVicar, toujours aussi remarquable : rythme, tension et humour caractérisent ce travail d’une originalité parfois à la limite du déjantée. A la seconde vision, on peut ajouter qu’elle sait aussi se montrer respectueuse des fondamentaux de l’ouvrage, y compris de ses codes. Il y a 35 ans, le coup de génie de Lavelli, c’était d’introduire un Méphisto sans « épée au côté » ni « plume au chapeau » : aujourd’hui, McVicar ose l’inverse, avant de nous le présenter en robe de soirée lors de la Nuit du Walpurgis. De même conserve-t-il le ballet, mais c’est pour transformer le pur divertissement obligé en une des scènes les plus fortes de l’ouvrage. La scène finale est plus classique mais bouleversante dans sa simplicité, et intègre ce mélange hybride de profane et de sacré qui caractérise le chef d’œuvre de Gounod : Marguerite mourante rampe vers un orgue gigantesque côté cours, en quête d’une hypothétique rédemption ; Faust côté jardin retourne vers une valise d’accessoires de théâtre jetée au pied d’une réplique d’une avant-scène du Palais Garnier. A noter que les trois premiers actes défilent sans entracte (et sans accroc technique …), ce qui contribue à maintenir la tension.

 

 

Rescapée de la première édition, Angela Gheorghiu retrouve ici un de ses meilleurs rôles : aigus lumineux, timbre unique, véritable engagement vocal (mais au prix de quelques coupures comme la dans la seconde partie du duo avec Faust qui culmine au contre-ut, ou la scène de la chambre). Si la scène de l’église déçoit un peu (la voix manquant de la largeur et des graves nécessaires), la cantatrice roumaine se rattrape avec un trio final qui emporte totalement l’adhésion. Dramatiquement, le soprano évite un certain nombre de minauderies de la première édition, le rôle y gagnant en simplicité et donc en émotion.

 

En 2004, Angela Gheorghiu disposait d’un partenaire vocalement idéal mais un peu gauche scéniquement en la personne de son époux Roberto Alagna (c’était d’ailleurs l’une de leurs dernières apparitions ensemble). Avec Vittorio Grigolo, nous avons presque les qualités inverses. Le chant n’est pas particulièrement raffiné, ni la couleur très variée, le suraigu est incertain (le contre-ut de la cavatine est un peu juste et on sent l’appréhension du chanteur avant de le tenter). En revanche, la projection est insolente, le timbre séduisant, et surtout l’acteur est d’un engagement juvénile qui rappelle le jeune Villazon, les moyens vocaux en plus. C’est d’ailleurs au ténor mexicain que l’on songe en espérant que le jeune italien saura travailler sa technique et tempérer son enthousiasme (le rythme actuel de ses engagements est assez effrayant). Pour l’heure en tout cas, Grigolo est un des chanteurs les plus excitants à la scène, capable de galvaniser un public londonien réputé relativement froid.

René Pape est un Méphisto de haut niveau, dont l’interprétation se situe à mi-chemin entre l’intelligence du texte d’un van Dam et l’exhibitionnisme vocal d’un Ramey. Les mots, parfaitement compréhensibles, sont dits avec tantôt avec un humour sardonique, tantôt avec une autorité diabolique. Les graves sont somptueux, mais l’aigu est un peu plus difficile. La basse allemande offre certes un fa dièse non écrit à la fin de la scène de l’église, mais la conclusion de la sérénade le met en difficulté avec ses sols aigus, transformés ici en éructations en voix de tête (au moins, c’est efficace dramatiquement). Malgré ces réserves, Pape campe l’un des meilleurs Méphisto actuels.

Dmitri Hvorostovsky est un Valentin de luxe et son air d’entrée est d’une somptuosité qui déclenche une ovation du public : puissance, legato, souffle infini, et une cadence jusqu’au la bémol en plus, c’est tout bonnement magnifique. On retrouve ces mêmes qualités pour la scène de la mort, mais on aurait préféré là un peu moins de sobriété (on est plus près ici de la mort de Posa, autre grand rôle du baryton russe).

Michèle Losier est un excellent Siebel : on n’en regrette que davantage la coupure de son second air. Excellentes contributions également pour les comprimari : Carole Wilson est une Dame Marthe attachante et le jeune Daniel Grice un espoir à suivre.

De manière un peu surprenante, Evelino Pido se révèle bien plus à l’aise dans le répertoire français que dans le bel canto romantique où l’on s’obstine à le programmer. Au diapason de la mise en scène, le chef italien impose une tension croissante d’acte en acte pour conclure avec un trio final véritablement … endiablé ! Malheureusement, sa formation est en petite forme, en particulier les vents dont les approximations décomplexées rappellent les premiers pas des formations baroques. A moins qu’il ne s’agisse de faire écho au caractère religieux de l’ouvrage par la multiplication des « pains ». Les chœurs sont en revanche sonores et bien en place, mais on regrette des ténors un peu trop discrets et un accent anglais un peu prononcé. En résumé, une soirée sans doute imparfaite, mais diablement excitante.

 

 

 

 

 

 

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