Pourquoi tant de haine ?

Dardanus - Versailles

Par Laurent Bury | jeu 16 Février 2012 | Imprimer
Pourquoi, depuis des décennies, les chefs d’orchestre manifestent-ils une telle désaffection pour les versions de Dardanus postérieures à la création ? Certes, l’original de 1739 inclut des morceaux d’une insurpassable beauté, mais pourquoi ne pas faire confiance à Rameau ? Pourquoi ne retenir de la version de 1744 que le grand air du héros éponyme, « Lieux funestes » ? La dernière reprise de l’œuvre, à Lille, sous la direction d’Emmanuelle Haïm, faisait le même choix de Marc Minkowski dans son enregistrement (voir recension). Ce que le compositeur a fait de sa partition, au fil de révisions qui s’étalèrent sur près de vingt ans, mérite pourtant qu’on aille y jeter une oreille, dans la mesure où il s’agit d’une refonte complète qui n’épargne que le prologue et les deux premiers actes, laissés pratiquement intacts, avec malgré tout un très beau quatuor guerrier avec chœur remplaçant une partie du premier divertissement. L’impatience est donc à son comble lorsque, après l’entracte, commence la découverte de cet autre Dardanus.
 

On y rencontre un nouveau personnage, Arcas, perfide confident d’Anténor, déjà entendu dans le quatuor mentionné plus haut. De l’acte III ne subsistent que l’air d’Iphise « O jour affreux » et l’excellent divertissement pacifique (mais sans ce tube ramiste qu’est le duo avec chœur « Paix favorable, paix adorable »). Le personnage du magicien Isménor y gagne, puisqu’il reparaît au quatrième acte, au lieu de ne figurer qu’au second. Vénus, en revanche, disparaît du quatrième acte mais récupère au prologue l’air « L’Amour, le seul Amour », à l’origine confié à une bergère. Adieu monstres et aux songes – malgré la sublime musique qu’ils inspirent –, le drame se replie sur sa dimension humaine, avec quand même une intervention des Esprits aériens invoqués par Isménor. A l’orchestre, d’étonnantes innovations, comme ce court passage en pizzicato accompagnant l’entrée d’Iphise, ou le « Bruit de guerre » qui relie l’acte IV au suivant, et au finale une admirable chaconne, brillamment enlevée par l’ensemble Pygmalion. Ce que l’on remarque en premier lieu, c’est justement la direction enlevée mais toujours élégante de Raphaël Pichon. Les danses ont toute la vigueur nécessaire, mais sans à-coups ni brutalité, et on sait gré au chef de rendre à Rameau cette noblesse.

Et le plus beau, c’est que la distribution est pratiquement irréprochable. Dans cet opéra où l’on parle sans cesse de la haine, sacrée et inflexible, du roi de Phrygie Teucer et de son allié Anténor pour leur ennemi Dardanus, le prologue est mené par Vénus et Cupidon. Sabine Devieilhe possède un timbre charmant, mais peut-être un peu trop léger, notamment pour assurer l’air très vocalisant « Quand l’aquilon fougueux », avec ses plongées dans le grave, et l’on se dit qu’elle aurait peut-être dû échanger son rôle avec Emmanuelle De Negri, magistrale d’autorité et de présence, mais qui a hélas beaucoup moins à chanter. Tout au long de l’œuvre, le chœur de l’ensemble Pygmalion, très homogène, donne aux solistes une réplique convaincante dans ses très nombreuses interventions.

Au premier acte, les choses sérieuses démarrent, avec la révélation que constitue l’Iphise de Gaëlle Arquez, sculpturale tragédienne, dont la riche voix subjugue par ses moirures et son drapé majestueux. Chacun de ses airs émeut, et la version de 1744 lui en ajoute justement un fort beau, ainsi qu’un duo avec le héros. Dans le rôle du père de la princesse, Alain Buet est tout à fait à sa place, contrairement à certaines incarnations récentes où on lui confiait des personnages de jeunes amoureux (comme dans le Carnaval de Venise de Campra) et son timbre aguerri se prête sans mal aux éclats belliqueux. Autre « basse » – au sens dix-huitiémiste – de la distribution, Benoît Arnould est pour Dardanus le plus redoutable des rivaux : il possède à la fois les aigus et les graves qu’exige le rôle d’Anténor, avec un timbre et une diction qui rendent le personnage fort séduisant. Basse au sens moderne du terme, João Fernandez a tendance à appuyer ses graves caverneux, mais il donne au magicien Isménor un caractère inquiétant qui s’avère parfaitement efficace. Enfin, succédant à Emiliano Gonzalez-Toro qui interprétait le rôle à Beaune en juillet dernier, Bernard Richter brille de tous ses feux, notamment dans son grand air orné au quatrième acte. Son timbre claironnant écrase pourtant un peu ses partenaires, et on regrette une fois encore cette volonté de « faire du son » déjà signalée lors de la reprise d’Atys (voir recension). Sans doute le disque sur lequel doit déboucher cette tournée de concert permettra-t-il un rééquilibrage des plus opportuns.

 

 

 

 

 

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