Plusieurs grandes voix et une révélation

Cavalleria rusticana - Paris (Bastille)

Par Christian Peter | ven 13 Avril 2012 | Imprimer
 
Créés respectivement en 1890 et 1892, Cavalleria Rusticana et Pagliacci ont connu l’un et l’autre un succès considérable qui a rapidement dépassé les frontières de l’Italie et même de l’Europe. Aussi, puisque la concision des deux ouvrages le permettait, l’idée de les représenter au cours d’une même soirée s’est imposée comme une évidence dès 1893. De fait, les différentes tentatives de les associer à d’autres opéras, comme ce fut le cas, par exemple, à Garnier où Pagliacci a été couplé successivement avec Il Tabarro en 1982 et Erzebet de Charles Chaynes en 1983, n’ont pas pleinement convaincu, tant ces œuvres, ou du moins leurs livrets, possèdent de points communs : même époque, même situation géographique, mêmes ressorts de l’intrigue. Dans cette production, Giancarlo del Monaco a tenté de les fusionner davantage en intercalant Cavalleria Rusticana entre le prologue et les deux actes de Pagliacci, faisant ainsi du monologue de Tonio « Si puo ? » un avant-propos commun aux deux drames. Cette initiative, séduisante sur le papier, constitue finalement une fausse bonne idée car elle crée sur la scène une sorte de hiatus musical qui fort heureusement ne nuit pas au succès de la soirée car, disons-le d’emblée ce spectacle est dans son ensemble une grande réussite.
 
Pour Cavalleria Rusticana Giancarlo del Monaco joue la carte de la sobriété : point de village, ni d’église. Le décor de Johannes Leiacker représente un amas de blocs de marbre blanchâtre sous un ciel gris clair. Hormis les pénitents de la procession, vêtus de blanc, l’ensemble des personnages portent des costumes noirs. Seuls quelques ornements en strass sur la robe de Lola trahissent la femme coquette. Dans cet univers sans couleurs, l’ouvrage prend des allures de tragédie grecque. Les protagonistes semblent sous l’emprise d’une fatalité aveugle qui les entraîne inexorablement jusqu’à la catastrophe finale. Le metteur en scène choisit de montrer sur le plateau le duel entre Turridu et Alfio et ce sont, non pas des villageoises, mais Santuzza et Lucia elles-mêmes qui hurlent « Hanno ammazzato compare Turridu » après le meurtre.
 
Changement d’atmosphère avec Paillasse que del Monaco situe dans l’Italie de la fin des années cinquante, celle du cinéma de Fellini : le décor est constitué de deux gigantesques panneaux d’affichage sur lesquels s’étale la célèbre photo d’Anita Ekberg dans la fontaine de Trevi, extraite du film La Dolce vita. Cet hommage au grand cinéaste italien, que le monde du cirque -les clowns en particulier- fascinait, s’avère on ne peut plus judicieux. Ainsi Canio et Nedda sont présentés comme de lointains cousins de Zampano et Gelsomina, les héros de La Strada. Plus animée que dans l’ouvrage précédent, la direction d’acteurs, fidèle aux didascalies du livret, culmine dans une scène finale d’un réalisme à couper le souffle au terme de laquelle, comme dans la partition originale, la réplique « La commedia è finita » échoit à Tonio*.
 
 
La distribution n’appelle aucun reproche majeur : Le rôle de Santuzza semble taillé sur mesure pour Violeta Urmana qui peut y déployer un medium nourri, un grave sonore et un aigu percutant sans jamais forcer ses grands moyens. Marcello Giordani, en bonne forme vocale, campe avec vaillance un Turridu brut de décoffrage qui, comme sa partenaire, ne se montre pas avare de décibels, fût-ce au détriment d’une caractérisation approfondie du personnage, mais le résultat s’avère terriblement efficace. Face à eux, l’Alfio de Franck Ferrari a paru en léger retrait, notamment à cause d’un registre aigu mat, privé de projection. Nicole Piccolomini est une Lola de bon aloi. Stefania Toczyska compose une mamma Lucia digne et résignée avec un timbre au bronze inaltéré.
 
Dans le second volet, la Nedda de Brigitta Kele, qui remplace Inva Mula, a fait sensation pour ses débuts à l’Opéra. Doté d’un physique avenant dont elle joue avec aisance, la cantatrice roumaine possède une jolie voix de soprano lyrique, homogène et bien projetée jusque dans l’aigu, rayonnant. Son interprétation, tant sur le plan musical que théâtral ne laisse de captiver : une véritable révélation et un nom à suivre. Vladimir Galouzine campe un Canio au timbre émacié dont les éclats de violence impressionnent, notamment durant la scène finale, magistralement jouée par ce chanteur-acteur. Sa prestation hallucinée soulève l’enthousiasme du public. Les seconds rôles sont tous excellents. Sergey Murzaev est un Tonio cynique à souhait. Dès le prologue, chanté depuis la salle, l’ampleur de ses moyens capte durablement l’attention. Tassis Christoyannis incarne un Silvio tout à fait crédible et Florian Laconi obtient un beau succès personnel après sa sérénade « O Colombina », finement nuancée.
Dans une oeuvre comme celle-ci, le Choeur joue un rôle essentiel, et il faut saluer ici le travail collectif accompli par ces artistes sous la direction de Patrick Marie Aubert : ils savent à la fois rendre la couleur et la puissance voulue par Leoncavallo et incarner individuellement le petit peuple. A ce titre, ils sont un des protagonistes de la soirée.
 
Au pupitre, Daniel Oren propose, dans Cavalleria rusticana, une lecture lisse, au tempo retenu jusqu’au grand duo entre Santuzza et Alfio qui fait basculer l’action, ensuite sa baguette s’anime progressivement et le chef instille dans la musique une dose de pathos qui va crescendo jusqu’au dénouement. Dans Pagliacci, sa battue nerveuse et rutilante emporte pleinement l’adhésion.
 
* Selon une légende tenace, ce serait Caruso qui, le premier, s’est approprié cette réplique initialement destinée au baryton.
 

 

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