Plus près de toi, mon Dieu...

Bach - Concentus Musicus Wien - Vienne (Musikverein)

Par Clément Taillia | sam 10 Décembre 2011 | Imprimer
 

 

Voir et entendre Nikolaus Harnoncourt diriger son Concentus Musicus dans des oeuvres de Bach, quatre décennies après leurs légendaires enregistrements des Cantates et des Concertos Brandebourgeois, est un privilège qui ne se refuse pas. Si le chef d'orchestre autrichien a, comme chacun sait, largement dépassé les frontières du baroque au fil de sa carrière, le « cantor de Leipzig » demeure, par-delà les années, l'un des compositeurs qui l'inspire le plus. Qui l'inspire, et qui l'apaise...

Car si l'on a pu voir, au cours des dernières années, Harnoncourt hésiter entre radicalité et modération, entre des opéras de Mozart et un Requiem de Verdi empesés dans des lenteurs plus poseuses que métaphysiques et des disques Bruckner ou Smetana somme toute relativement sages, Bach le montre loin de tout excès. Ces œuvres lui inspireraient-elles trop de déférence et de respect pour qu'il se permette de les plier au gré de ses choix esthétiques ? Ceux-ci, pourtant, ne se trouvent nullement annihilés : même en privilégiant la sagesse d'enchaînement rythmiques plutôt fluides et la lisibilité des lignes mélodiques, même en faisant la part belle à la clarté du discours et à l'élégance des sonorités, Harnoncourt n'abdique rien de sa forte personnalité. La netteté de son geste et la force de son regard au laser le démontrent autant que l'originalité du programme présenté ce soir.

Le nombre hallucinant de cantates sacrées (200 ? 250 ?) composées par Bach ne présente pas, pour le mélomane, le seul intérêt d'un héritage musical incroyablement riche. Il permet aussi de constater avec quel art le Cantor de Leipzig savait, à l'intérieur d'une forme donnée, varier les styles, les formats, les durées, les instrumentations. On saura gré à Harnoncourt d'avoir su mettre cet art en valeur, en programmant successivement le BWV 26 de la BWV 146.

Deux ou trois ans à peine les séparent, mais « Wir müssen durch viel Trübsal... », avec sa foisonnante ouverture et son effectif étoffé, semble venue d'un autre monde, quand on sort de l'écoute de « Ach wie flüchtig... ». Harnoncourt, heureusement, prend bien soin de ne pas affubler cette confrontation esthétique d'une échelle de valeur qui eût été, ce soir, complètement hors de propos : en soulignant la simplicité de la BWV 26 en prenant bien garde de ne pas la rabaisser, il ménage même d'authentiques moments de grâce - « An irdische Schätze », par Goerne et un hautboïste en apesanteur, reste l'un des sommets de la soirée.

Au cœur de ce programme, le Magnificat en ré majeur BWV 243 qui constitue, avec la Messe en si, l'une des seules oeuvres de Bach en latin, offre là encore le loisir d'apprécier tout particulièrement les voix en présence. Celles de l'Arnold Schoenberg Chor, chez lui dans ce répertoire, précis comme un seul à chaque inflexion, au coin de chaque phrasé, et celles des solistes. Matthias Goerne, encore une fois, mais aussi Bernarda Fink (sublime dans « Et misericordia eius » !) qui, dans l'art de la mélodie, pourrait presque lui tenir tête. Les styles, les écoles départagent harmonieusement Roberta Invernizzi et Genia Kühmeier, la culture baroque de l'une et l'expérience mozartienne de l'autre constituant les limites du champ esthétique, « baroqueux » par la sonorité, mais quasi-traditionnel par la souple modération des tempi, choisi ce soir-là par Harnoncourt. Dommage que Kurt Streit, en petite voix, et à l'évidence fâché avec la précision des phrasés, n'ait pas su se hisser au même niveau : à quelques jours de Noël, les cieux, avec ce concert Bach, n'étaient plus très éloignés !  

 

 

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