Plus fort que la grippe

Un ballo in maschera - Tours

Par Christophe Rizoud | mar 12 Mars 2013 | Imprimer
 
Lorsqu'un spectacle tarde à commencer et que le rideau s'entrouvre pour laisser passer le directeur de l'opéra, micro à la main, c'est que les nouvelles ne sont pas bonnes. Effectivement, la grippe qui semble s'être acharnée après cette production tourangelle d'Un ballo in maschera, au point d'en avoir écourté les répétitions, vient de faire une nouvelle victime en la personne de Tassis Christoyannis qui, malgré son état, a accepté de chanter pour sauver la représentation. Et Jean-Yves Ossonce d’expliquer qu’en effet, en raison des intempéries qui paralysent la région parisienne, il n’a pas été possible de lui trouver un remplaçant.
Pas de chance, le baryton nous semblait se présenter comme la carte maîtresse de la soirée. A raison et à tort, car ce Bal masqué compte d'autres atouts dans sa manche. Mélanie Boisvert par exemple qui propose un Oscar pétillant, dans la meilleure tradition française, ou Claudia Marchi dont l'interprétation d'Ulrica, portée par un grave solide, ne vire jamais au grand guignol (l'écueil de ce rôle bref mais intense).
Ou encore l'Amelia de Lianna Haroutounian. Ces temps de disette verdienne nous ont appris à nous contenter de peu et voilà que, contre toute attente, surgit un soprano à la voix épanouie, capable d'embrasser la totalité d'un rôle aux épaules pourtant larges, pouvant dompter, à quelques broutilles près, le flot généreux d'un chant soumis à tous les écarts, de hauteur, de volume, et d'expression. Lianna Haroutounian maitrise aussi bien la ligne d'un « Morro ma prima in grazia », endolori comme il se doit, que l'exaltation pudique du duo d'amour ou la fièvre de l'« orrido campo », envisagée ici de façon suicidaire, sans l'ombre d'une réserve, comme un plongeon dans le vide avec, pour le spectateur, le vertige correspondant. Seules quelques notes aiguës attaquées à nu la montrent, sinon hésitante (employer un tel adjectif serait désavouer la bravoure dont la chanteuse fait preuve d'un bout à l'autre de l'opéra), du moins incertaine. Broutilles disions-nous.
Dans un monde idéal, une telle Amelia s'assortirait d'un Riccardo taillé dans le même bois. Hélas, Leonardo Caimi nous semble ici brûler ses jeunes cartouches. Le ténor d'Un ballo in maschera, tout à la fois léger, lyrique et dramatique, Mantoue, Alfredo et Manrico en une seule voix, est un rôle dont l'exigence dépasse les moyens actuels du chanteur. A moins qu'il ne s'agisse d'une des conséquences de ce virus grippal qui a décimé le plateau. Passons. Tout comme on passera vite sur le Samuel de Lionel Sarrazin, vraisemblablement grippé lui aussi, et sur la mise en scène de Gilles Bouillon qui tente avec peu de moyens d'obéir à un livret porté à bout de bras par le génie de Verdi. Il suffit de savoir qu'un plateau central surélevé en forme la pierre angulaire et que les costumes de Marc Anselmi situent l'action dans un XIXe siècle imprécis. 
 
Et Tassis Christoyannis ? Disons que si nous n'avions pas été prévenu de son indisposition, nous ne l'aurions pas soupçonné souffrant. Aucune faiblesse ne vient entacher un chant qui se caractérise par la nature du timbre, non pas bronze comme souvent chez le baryton verdien mais velours avec ce que cela suppose de vulnérabilité, bienvenue dans le cas de Renato, ami et père de famille plus que guerrier héroïque. Seul un engagement expressif moindre peut être porté au crédit de la maladie.
Cependant, puisqu'il faut garder le meilleur pour la fin, ce n'est pas Tassis Christoyannis qui fermera la marche de ce compte-rendu mais Jean-Yves Ossonce. Parce que sa direction est un modèle d'équilibre et que, soumise à son geste, les forces tourangelles - orchestre mais aussi chœur remarquable de cohésion dans une partition qui les sollicite souvent - se présentent une fois de plus sous leur meilleur jour. Parce qu'après l'avoir vu sur scène avant le lever de rideau annoncer l'indisposition du baryton, on imagine le stress qui a du encombrer sa journée et qu'à l’observer quelques minutes plus tard brandir sa baguette comme si de rien n'était, on se dit que, si l'opéra est magique, c'est parce qu'il existe de tels magiciens.
 
 
 
 
 

 

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