Phèdre et toute sa fureur

L'Ippolito - Ambronay

Par Fabrice Malkani | jeu 20 Septembre 2012 | Imprimer
 
Le Festival d’Ambronay nous convie, après la splendide création du Nabucco de Michelangelo Falvetti dans l’abbatiale, à une autre découverte, présentée cette fois dans le Grand Temple de Lyon. L’Ippolito, sérénade à six voix, révèle la maîtrise du genre et des techniques de l’opera seria acquises par le compositeur portugais Francisco António de Almeida (1702-vers 1755) lors de son séjour à Rome, où il fut envoyé par le roi Dom João V pour se former au style italien. Auteur du premier opéra portugais, La pacienza di Socrate, créé en 1733 à Lisbonne et dont seul le troisième acte a été conservé, il a également composé diverses œuvres vocales (Il Pentimento di Davide, 1722 ; Giuditta, 1726) et deux autres opéras, La Finta pazza, donnée pendant le carnaval de l’année 1735, ainsi que La Spinalba o vero il Vecchio Mutto exécutée à l’occasion du carnaval en 1739. Une grande partie de l’œuvre ayant été perdue à la suite du tremblement de terre de Lisbonne de 1755 (au cours duquel le compositeur lui-même a peut-être péri), la nouvelle création de L’Ippolito, qui n’a plus jamais été représenté depuis sa création en 1752, constitue un événement musical de premier plan, qui a nécessité un travail de recherche et d’édition à partir du manuscrit autographe.
C’est l’excellente formation portugaise Orquestra Barroca Casa da Música, sous la direction dynamique et sensible de Laurence Cummings (également au clavecin), éminent spécialiste du répertoire baroque, qui interprète avec virtuosité une partition d’une grande diversité de tons, d’une richesse de couleurs éblouissante, magnifiquement servie par l’acoustique du Grand Temple. Le livret reprend l’histoire de Phèdre et Hippolyte d’après la pièce de Sénèque et le récit contenu au chapitre XV des Métamorphoses d’Ovide, ce qui n’exclut pas une réception possible de la pièce de Racine également. Toutefois, une œuvre destinée à célébrer l’anniversaire de Maria Barbara de Braganza, fille du roi João V et reine d’Espagne, elle-même musicienne (élève de Domenico Scarlatti qui lui dédia de nombreuses sonates pour clavecin) et protectrice des arts, ne pouvait renoncer au lieto fine. C’est pourquoi Neptune, ému par la détresse de son fils Thésée après le suicide de Phèdre et la mort d’Hippolyte dont il est lui-même responsable pour l’avoir cru coupable, obtient du Grand Conseil des dieux que l’épouse et le fils reviennent à la vie et chantent en conclusion les louanges du ciel. En guise d’explication à cette décision inouïe, le livret insère dans l’argument l’annonce lointaine de la naissance de la reine qui justifie la clémence des dieux en un jour appelé à devenir si important.
La distribution compte six voix aiguës – les quatre rôles prévus à l’origine pour des castrats étant interprétés par trois sopranos (ce soir tous trois portugais) et un contre-ténor. Ana Quintans chante avec une vaillance remarquable le premier de ces rôles, celui d’Hippolyte, particulièrement exigeant et qui requiert de grandes qualités de souffle (sans parler de la mémorisation des longs récitatifs et des arias da capo). Sa diction nette et l’homogénéité de la voix dans les différents registres, malgré un volume parfois excessif dans la première partie, lui permettent de composer un personnage lisse qui contraste avec celui de sa belle-mère. Sonia Grané, autre soprano portugais, révèle dans le personnage de Lesbia un timbre suave et une émission aérienne qui subjuguent, alliés à un phrasé impeccable. Comment Phèdre ne pourrait-elle pas l’écouter ? Le rôle de l’épouse de Thésée est tenu par Eduarda Melo avec une palette de nuances et une expressivité servies par un timbre magnifique, des aigus splendides et une virtuosité vocale à la hauteur de cette partition brillante, riche en ornements et vocalises. Du côté des voix masculines, c’est un Neptune souverain qu’incarne le ténor et haute-contre canadien Daniel Auchincloss, au timbre de belle couleur, capable aux moments voulus de produire d’émouvants passages en voix mixte, sans échapper toutefois à quelques difficultés dans les aigus de son grand air, assez redoutable, situé vers la fin de l’œuvre. Créonte souffre un peu du volume longtemps limité de la voix de Christopher Lowrey. Le contre-ténor ne se révèle vraiment que dans la dernière partie, avec l’air dans lequel il conjure Hippolyte de renoncer à la mort et le passage où il fait le long récit de sa fin tragique, dévoilant alors un volume sonore plus consistant. Le ténor mexicain Roberto Ortíz campe un Thésée poignant, à la voix vibrante et sensuelle, avec une belle longueur de souffle, certaines difficultés techniques pouvant certainement faire l’objet d’une maîtrise plus convaincante. C’est en tout cas une prestation très prometteuse.
On ne peut donc que saluer la réussite d’une redécouverte servie par autant de talents réunis et se féliciter de la jeunesse des interprètes, chanteurs et musiciens, qui nous réservent à coup sûr d’autres belles suprises pour l’avenir. En attendant, espérons un enregistrement prochain de l’œuvre sur CD, attendu par le public enthousiaste du Grand Temple*.
* Le lieu toutefois n’a pas attiré autant d’auditeurs que l’abbatiale d’Ambronay : ce concert « hors les murs » est dû au refus du curé d’Ambronay d’accueillir un spectacle donnant à voir et entendre un argument peu conforme à la morale de l’Église. Voilà qui ne laisse d’étonner au vu d’une œuvre qui ne méritait en rien – bien au contraire – d’être écartée du site traditionnel du festival et qui, en 1752, avait été créée au Palais Royal de Ribeira devant la cour très catholique du Portugal.
 
 
 
 
 
 

 

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