Patrizia Ciofi : après les huées, les hourras

La Traviata - Avignon

Par Fabrice Malkani | dim 25 Novembre 2012 | Imprimer
 
Injustement huée pour n’avoir pas chanté lors de la générale (voir brève du 26 novembre), Patrizia Ciofi a été ovationnée lors de la première de La Traviata au théâtre d’Avignon ce dimanche après-midi. Il faut dire que c’est une forme de prouesse d’émouvoir le public avec une œuvre aussi connue et aussi jouée. Progressivement, en accord avec la trame du livret, cette Traviata nous livre les méandres de ses pensées contradictoires, d’abord comme en retrait par rapport à elle-même durant le premier acte ponctué de respirations sonores, restant prudente et réservée jusqu’à l’air « È strano » où enfin elle révèle la plénitude de son chant, culminant dans une interprétation éminemment érotique (vocalement parlant, s’entend) de la cabalette. Au deuxième et au troisième acte, elle délivre toutes les nuances de sa voix de soprano lyrique, dont l’agilité et la souplesse sont toujours alliées à une profonde expressivité, une grande longueur de souffle et une science admirable du phrasé. Jouant de son apparente fragilité avec un art consommé de la scène, Patrizia Ciofi fait preuve d’une aisance confondante dans les vocalises comme dans les nuances pianissimi.
À ses côtés, Ismaël Jordi campe un jeune et séduisant Alfredo, au jeu maladroit qui convient parfaitement au personnage, et dont le timbre flatteur est particulièrement suave dans le médium. C’est une belle voix, bien sonore, d’une grande musicalité, grimpant facilement dans les aigus qui par moment sont cependant un peu serrés.
Marc Barrard, prenant l’allure compassée et empesée qui convient à Germont père, est doté d’une magnifique voix de baryton : malheureusement, plusieurs numéros (comme « Di Provenza il mar, il suol ») semblent fâchés avec la justesse. Bien que chaleureusement applaudi par un public qui connaît sans doute ses prestations habituelles, il laisse le sentiment de n’avoir pas été en bonne condition pour cette représentation.
 
Les seconds rôles sont de grande qualité, notamment Letitia Singleton en Flora et Ludivine Gombert en Annina, avec une mention spéciale à Jean-Marie Delpas pour son interprétation du Baron Douphol. Saluons le travail remarquable d’Aurore Marchand grâce à qui les chœurs de l’Opéra-Théâtre d’Avignon sont de toute beauté, en parfaite symbiose avec l’Orchestre Lyrique de Région Avignon Provence, dirigé par Luciano Acocella, dont les sonorités et les nuances sont remarquables – pour le prélude du troisième acte comme pour la ponctuation des airs (tel l’émouvant solo de clarinette avant la lettre à Alfredo).
 
La belle mise en scène de Nadine Duffaut utilise des décors d’un classicisme de bon aloi, bien mis en valeur par les lumières de Jacques Chatelet mais situe l’action, de manière saugrenue, dans les salons et une chambre de l’hôtel Lutetia en 1945. On ne voit pas bien ce que les personnages en costume nazi apportent à l’action, ni l’intérêt du documentaire en noir et blanc présentant au début du troisième acte des femmes tondues lors de la Libération – d’autant que ces éléments ne donnent lieu à aucun autre développement, sinon la création de costumes renvoyant à cette époque. Sans doute est-ce la raison des quelques huées qui ont accueilli le metteur en scène lors des applaudissements. En revanche, la présence sur scène de la sœur d’Alfredo, au moment où Germont père rend visite à Violetta, puis lors de l’affrontement entre père et fils, ajoute à la lisibilité de l’ensemble et contribue à l’enrichissement de la psychologie des personnages. Les costumes de Gérard Audier illustrent l’évolution symbolique tout au long de l’opéra. Ainsi, Violetta, vêtue d’une robe claire à l’acte I, apparaît en rouge et noir à l’acte II, et dans une robe en haillons au troisième acte – manière efficace de produire du sens pour un spectacle dont le seul titre fait venir à l’opéra un public qui n’est pas toujours habitué à l’art lyrique. La dimension festive est assurée par les bohémiennes (un peu décalées dans le hall de l’hôtel Lutetia) et le danseur Ari Soto sur une chorégraphie d’Éric Belaud tirant le meilleur parti de l’espace restreint de la scène avignonnaise.
 
 

 

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