Pas de printemps pour Parsifal

Parsifal - Lyon

Par Fabrice Malkani | mer 14 Mars 2012 | Imprimer
 
Tout commence un peu vite, comme si l’Opéra national de Lyon voulait rattraper ces trente-cinq années qui nous séparent de la dernière représentation intégrale de Parsifal donnée dans la capitale des Gaules. Les premières mesures du Prélude résonnent alors que le silence s'est à peine installé dans la salle, et le tempo adopté n’est pas vraiment celui de ce moment de recueillement absolu qu’avait imaginé Wagner. À cette impression initiale de hâte s’ajoute une gêne causée par la lumière qui reste un moment allumée avant de s’estomper peu à peu. On comprend vite qu’il s’agit là d’une astuce liée au décor : un rideau-miroir, renvoyant au public sa propre image et celle de la salle, devient progressivement translucide au fur et à mesure que s’éteignent les projecteurs, donnant l’illusion que les chanteurs, d’abord assis, puis se relevant peu à peu, sont les spectateurs eux-mêmes. Le procédé est efficace : en nous libérant ainsi symboliquement de nos corps, François Girard permet à la musique de nous placer en état d’apesanteur. La scène, coupée en deux, présente côté cour le monde des hommes unis dans leur méditation, leur désolation et leur adoration du Graal, tandis que les femmes, masquées, de dos, sont plongées côté jardin dans l’immobilité et l’obscurité : tout au long du premier acte, le dépouillement extrême du plateau, son partage en noir et blanc sont plutôt caricaturaux. La présence de chaises en plastique noir renforce la laideur de l’ensemble, que viennent heureusement nuancer les projections qui font de l’immense toile tendue au fond de la scène le lieu de l’écoulement incessant du temps et de la mobilité ininterrompue de l’œuvre (très beau travail du vidéographe Peter Flaherty).
 
À l’inverse, le deuxième acte offre une imagerie raffinée : la caverne dans laquelle se trouvent les filles-fleurs, créatures nées du sol et du sang qui recouvre la scène, chacune fichée en terre comme les lances qui se trouvent devant elles, présente d’immenses parois de roche noire et oppressante, percées d’une seule fente au fond de la scène. Aux fastes des lumières s’opposeront bientôt les teintes rouges et foncées du sang qui recouvre progressivement les robes blanches des filles-fleurs après avoir envahi la couche où Kundry a donné à Parsifal le baiser qui l’instruit. Moment fort de l’œuvre, spectaculairement mis en scène et musicalement poignant – le troisième acte présentant quant à lui un paysage de désolation que, curieusement, ne vient éclairer nulle image printanière d’un enchantement du vendredi saint. Parsifal est bien seul dans cette célébration de la rédemption.
Certains pourront regretter que les effets visuels distraient en partie de la perception de la musique, même si celle-ci fait son chemin dans l’inconscient des auditeurs/spectateurs. On doit à la qualité de l’interprétation, servie impeccablement par le travail d’une finesse exemplaire des chœurs et de la Maîtrise de l’Opéra de Lyon, tant dans l’acte I qu’à la fin de l’acte III, le sentiment d'une élévation constante : l'homogénéité de l'orchestre et la finesse des nuances s'ajoutent à l’extrême précision avec laquelle se détachent les thèmes principaux, sur un fond sonore très uni. Le IIIe acte, dès le Prélude, confirme la maîtrise souveraine de Kazuchi Ono – qui se prépare depuis plusieurs années à cette représentation de Parsifal – et le talent des musiciens de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon. Cette progression continue dans l’exécution musicale est d’ailleurs en lien avec la prestation de Gurnemanz. La très belle voix de basse de Georg Zeppenfeld, toute en nuances dans le premier acte, se révèle plus majestueuse encore dans le troisième acte, où l’ampleur de la voix surprend chez le personnage, devenu un vieillard selon les indications du livret, mais qui avec Parsifal et la lance sacrée retrouve l’espoir et la vigueur. Le baryton-basse Gerd Grochowski fait un très honorable Amfortas, au jeu scénique certes inutilement appuyé mais dont la puissance vocale est capable de faire entendre de manière convaincante la déchirure du roi pécheur. Le mezzo-soprano Elena Zhidkova est une Kundry séduisante d’emblée, anticipant en quelque sorte dès l’acte I le rôle qui sera le sien dans le deuxième acte, et dont la voix d’une grande souplesse – qui lui permet de venir à bout avec aisance des difficultés de l’acte II – exprime aussi bien la violence, voire l’agressivité, que la douceur et la vulnérabilité composant la personnalité complexe du personnage. Le Klingsor d’Alejandro Marco-Buhrmester, à la prestation d’autant plus saisissante que le jeu reste sobre, propose une belle interprétation sonore de ce personnage ambivalent du magicien maléfique, double inversé d’Amfortas, la prestance du chanteur rappelant qu’il est lui-même ancien chevalier du Graal. Les quelques répliques de Titurel sont assurées avec justesse et toute l’emphase requise par Kurt Gysen. Nous avons gardé pour la fin de cette énumération Nicolai Schukoff, chanteur rayonnant dont la juvénilité enthousiaste et l’apparence naïve qu’il sait se donner sont en parfaite adéquation avec le personnage de Parsifal – qu’il a interprété à plusieurs reprises depuis son remplacement de Placido Domingo en 2007 au Staatsoper de Munich. Il maîtrise à merveille la double dimension lyrique et dramatique qu’exige ce rôle. Doté d’une réelle présence d’acteur, il incarne physiquement la mobilité qui anime son personnage, après la contemplation immobile de la célébration du Graal, jusqu’à la rédemption finale qu’il affirme au cœur d’un monde désenchanté.
 
Portée par des interprètes de talent, cette production témoigne de la détermination de son directeur, Serge Dorny, à faire représenter à Lyon, malgré les dimensions restreintes de sa salle d’opéra, les œuvres de Wagner. Elle sera reprise par les deux coproducteurs que sont le Metropolitan Opera de New York et la Canadian Opera Company de Toronto.
 
 
 
 

 

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