Navire à bon port

Der Fliegende Holländer - Paris (TCE)

Par Christophe Rizoud | mer 18 Septembre 2013 | Imprimer
 
En 2012, un tatouage impie valait à Evgeny Nikitin d'être mis à pied de Bayreuth où il préparait le rôle du Hollandais (voir brève du 23 juillet 2012). Un an plus tard, en découvrant son interprétation du « noir capitaine » au Théâtre des Champs-Elysées, on se dit que la Colline n'a pas été très inspirée de se priver d'un tel artiste. Sans présumer de la valeur de son remplaçant, ni juger d'une erreur de jeunesse dont le tort premier était de renvoyer la Jérusalem wagnérienne a ses propres démons, on ne peut que baisser pavillon devant la performance du chanteur russe. D'un rôle exigeant qui requiert pour le moins ampleur et longueur, Evgeny Nikitin possède tout et plus encore : la noblesse, le sens du phrasé, l'autorité, la palette de couleurs nécessaire à la caractérisation, jusqu'à la fêlure perceptible en fin de soirée quand, épuisé, le héros révèle des limites alors insoupçonnées.
C'est qu'il faut une force surhumaine pour s'imposer face à une mer orchestrale déchaînée. Non que, derrière son pupitre, Yannick Nézet-Seguin ne maîtrise l'équilibre des volumes. Il sait au contraire réduire la voilure pour ne pas écraser les voix. A quelques rares dérapages près du côté des cuivres, l'Orchestre Philharmonique de Rotterdam est un navire de combat redoutable qui obéit au doigt et à l'œil à son commandant de bord. Le ressac d'une partition traversée de tempêtes est rendu avec une précision et une luxuriance de détails qui doivent d’abord à la science du chef. Mais comment ne pas se laisse emporter par un tel souffle !
Tout comme Evgeny Nikitin, Frank van Aken en fait la difficile expérience, lui dont la solidité, plus que l’italianité pourtant demandée, semble la qualité majeure. Son Erik manque de chavirer en fin de course dans sa cavatine du 3e acte. Seule Emma Vetter, une fois ses marques prises, tient la marée et délivre jusqu'à la double barre finale des notes imparables. Pour autant, la soprano allemande n'est pas une de ces vierges guerrières impavides qui balance des aigus comme des boulets de canon. Si la voix ne séduit pas de prime abord, sa Senta, intimement vécue,est d'une incandescence qui supplée l’absence de véritables appas.
Autre élément clé de l’œuvre, le Chœur du Nederlandse Opera navigue sur les flots polyphoniques démontés par Wagner sans que jamais la cohérence de l’ensemble ne soit prise en défaut. Des seconds rôles intelligemment caractérisés - Torsen Hoffman (le timonier), Agnes Zwierko (Mary) et Franz-Josef Selig (Daland superlatif) - achèvent de rendre le drame prégnant. De quoi apporter de l'eau au moulin de tous ceux qui, irrités par l'ineptie de certaines mises en scène, militent pour la généralisation des versions de concert.
 
 

 

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