Muti Imperatore

Demofoonte - Paris (Garnier)

Par François Lesueur | sam 13 Juin 2009 | Imprimer
 
 
 
 
Pour marquer les grands débuts de Riccardo Muti à l'Opéra National de Paris, Gérard Mortier a laissé carte blanche au maestrissimo, ce qui explique la présence quelque peu surprenante de Demofoonte de Niccolo Jommelli juste avant Le Roi Roger de Karol Szymanovski. Connu pour son attachement au patrimoine musical baroque et aux compositeurs italiens du XVIIIe siècle (Salieri, Cimarosa, Paisiello...), Muti a donc choisi de redonner vie à Jommelli, célèbre compositeur issu de l'école napolitaine, considéré comme l'un des fondateurs du style classique. Auteur d'un important corpus vocal, on lui doit entre autres Ezio (Milan 1741), Semiramide riconosciuta (Turin 1741), Ciro riconosciuto (Ferrare 1744), Artaserse (Rome 1749), ou Achille in Sciro (Vienne 1749) et pas moins de quatre versions de Demofoonte, ouvrage créé à Padoue en 1743 et repris enfin à Naples en 1770. Sa rencontre avec Pietro Metastasio, le grand poète et réformateur est déterminante, puisque ce dernier - que ses contemporains Caldara, Traetta, Haendel, Gluck, Galuppi, Piccini et Sacchini s'arrachent - lui compose la quasi totalité de ses livrets.
 
Inspirée par la tragédie antique, l'histoire de Demofoonte roi du Chersonèse de Thrace qui doit chaque année sacrifier une jeune vierge de son peuple, comprend comme cela se devait dans l'opera seria une fin heureuse et une morale qui glorifie la justice des souverains. Elle connut un succès tel qu'elle fut utilisée par Vivaldi, Leo, Caldara, Gluck et Mozart qui, dans un courrier adressé de Naples à sa soeur, disait de Jommelli : "son style est beau mais trop élaboré et démodé pour le théâtre".
 
Pour raconter cette intrigue sur fond d'oracle, de sacrifice humain, d'amour caché et de fausses identités, jusqu'à cette lieta fine attendue, Jommelli invente une partition exigeante au style sûr et très personnel. Si la forme où alternent récitatif accompagné et aria s'avère parfois contraignante, la spécificité de chaque morceau longuement développé et redoutablement écrit, dépeint avec acuité la psychologie des personnages, sans que les vocalises n'apparaissent artificielles ou décoratives.
 
A la fois serein et concentré, Riccardo Muti sait utiliser le potentiel des jeunes musiciens de l'Orchestre Luigi Cherubini (qu'il a fondé en 2004) réunis sur ce projet : on admire le geste constamment fluide et précis, la pâte, la technique grâce à laquelle le maestro imprime à ses pages ses intentions et sa forte personnalité, soutient chaque interprète et éclaire la musique de sa lumineuse intelligence. Dmitry Korchak, entendu en septembre 2007 à la Bastille dans Nemorino, s'empare ici du rôle-titre avec beaucoup de courage et affronte sa partie avec une voix à l'émission franche et une vocalisation adroite. Aussi honorable scéniquement que son ennemi, le Matusio du contre-ténor Antonio Giovannini se joue avec habilité des difficultés dont hérite ce personnage, à la différence de Valer Barna-Sabadus (Adrasto) dont l'instrument aigrelet et la technique précaire frisent l'amateurisme. Sans être exceptionnelle, la distribution féminine tient dignement son rang. Maria Grazia Schiavo ne possède pas un timbre unique, mais cette jeune artiste parfaitement préparée, défend avec assez d'émotion et de sang-froid Dircea, la jeune épouse secrète de Timante, confié à la fougeuse mezzo-soprano José Maria Lo Monaco qui peut compter tout au long de la soirée sur la générosité et le soutien sans faille du chef napolitain. La Creusa d'Eleonora Buratto parait souvent acide dans l'aigu mais malgré quelques incertitudes vient au bout de sa prestation, tout comme le valeureux Cherinto de Valentina Coladonato à l'expressivité parfois hésitante.
 
Classique et d'une grande élégance, la production de Cesare Lievi, proche dans son esthétique et son raffinement des spectacles de Pier-Luigi Pizzi et du couple Herrmann, avec ses colonnades et ses portiques blancs inversés, ses lumières somptueusement tamisées (Luigi Saccomodi), ses feuillages venus des cintres, offre un admirable contrepoint visuel à cette pièce majeure dont on se plait à suivre chaque rebondissement - jusqu'aux plus improbables - et que l'on quitte plus que satisfait : conquis.
 

 

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