Même pas peur !

Salome - Bruxelles (La Monnaie)

Par Claude Jottrand | sam 28 Janvier 2012 | Imprimer
 

 

Guy Joosten, qui avait affronté (le mot n’est pas trop fort) Elektra il y a deux ans, revient à Richard Strauss et ses héroïnes hors mesure avec une Salome créée naguère au Liceu de Barcelone (2009), et présentée aujourd’hui à la Monnaie. Dans le décor sommairement posé d’un palais détruit par la guerre et partiellement abandonné, que ne défend plus qu’une escadre de gardes du corps à lunettes noires, pistolet au poing, Joosten insiste essentiellement sur les relations entre les quatre personnages principaux, dont il n’hésite pas à surcharger les traits, comme pour se mettre en correspondance avec la lourdeur de la partition. Sa mise en scène repose sur la confrontation entre le monde perverti de la cour d’Hérode et la pureté supposée de Jochanaan qui va fasciner Salomé et susciter chez elle une passion dévorante et meurtrière. Mais cette confrontation n’est pas équilibrée, elle ne montre que le côté cour, celui de la décadence. Tant d’excès – ni cette esthétique de feuilleton pour la télévision – n’aident à éclairer le sens du livret, dont bien des niveaux de lecture sont pourtant possibles ; Oscar Wilde est bien loin, l’outrance des situations n’inspire guère d’émotion, tout juste un peu de pitié, pas même de la peur.

Adolescente en manque de repère, confrontée à la dépravation du monde des adultes que tour à tour elle subit ou copie, Salomé trépigne, séduit, supplie et ordonne, se laisse dominer par l’ennui ou par ses pulsions sans rien comprendre de ce qui lui arrive. Jochanaan est abordé plus subtilement : présenté comme un homme ordinaire, il apparaît en scène sans qu’on sache d’où il sort, échappe à sa condition de prisonnier et aux contingences matérielles comme s’il était envoyé par les dieux ; il intrigue plus qu’il n’émeut. Hérode dégouline de vulgarité provocante et Hérodias lui donne la réplique sur un ton à peine moins appuyé. La tension est permanente, mais l’abondance de paroxysme et l’absence de détente créent bien vite l’ennui. Ni la danse des sept voiles, presque escamotée et remplacée par une vidéo un peu médiocre, ni le long duo amoureux entre Salomé et la tête coupée de Jochanaan, les deux moments forts de l’œuvre qui constituent autant de défis pour les metteurs en scènes, ne réussissent à émouvoir réellement

 

Difficile de rendre le foisonnement et la richesse de la partition, sa réelle beauté sonore, lorsque tout le visuel du spectacle transpire la violence gratuite et la vulgarité affichée. L’orchestre de la Monnaie, conduit sans beaucoup de sensualité ni de subtilité par un Rizzi cette fois peu inspiré, joue la surenchère sonore entre les cuivres et les cordes ; les voix, dès lors, n’ont d’autre choix que d’affirmer leur puissance – réelle – au détriment de la couleur ou de la ligne mélodique, et c’est Strauss qui perd la partie. La distribution, pourtant ne manque ni d’homogénéité ni d’atouts : elle est dominée par l’Hérodias de Doris Soffel dans une somptueuse forme vocale et, dans une moindre mesure, par la Salomé d’Amanda Echalaz, plus de volume dans la voix que de réelle grandeur, qui serait sans doute plus à l’aise dans Wagner, car les aigus sont un peu durs et manquent de transparence. En Hérode, Chris Meritt transpose vocalement les outrances de son rôle, passant des sons hurlés au sprechgesang, non sans quelques imprécisions, mais avec une grande efficacité dramatique. Un peu en retrait vocalement, mais très convainquant sur le plan musical, Scott Hendricks en Jochanaan a bien du mal à imposer son personnage mesuré dans une mise en scène qui ne lui est guère favorable. Notons aussi la belle prestation de Gordon Gietz dans le bref rôle de Narraboth.

 

 

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