Méli-mélo de génie

Die Feen - Paris (Châtelet)

Par Brigitte Cormier | ven 27 Mars 2009 | Imprimer
 
 
 
 
Au Châtelet, Jean-Luc Choplin affirme sa volonté de continuer « la grande tradition des féeries ». Il cherche à satisfaire le public amateur de divertissements tout en attirant celui des jeunes et des mélomanes curieux. Dans cette optique, donner Les Fées — premier opéra de Richard Wagner achevé — semble un pari gagné d’avance.
 
 
D’abord boudée par les théâtres, puis — hormis l’ouverture de douze minutes — reniée par Wagner lui-même, ce n’est que cinq ans après sa mort que l’œuvre a été crée à Munich. Ce fut un succès. Reprise de loin en loin, elle demeure cependant la plupart du temps au placard depuis plus d’un siècle. C’est dire que cette rareté, montée en version scénique pour la première fois en France, dans la présentation joyeuse et féerique conforme à la tradition « maison » remise à l’honneur, fait figure d’événement.
 
Si l’on entend nettement l’influence des plus grands maîtres, notamment Weber, Meyerbeer, mais aussi Mozart, Gluck et Beethoven, parfois même celle de l’opéra bouffe italien, on est frappé par la présence imposante d’un compositeur unique, déjà là tout entier. Non seulement par sa musique, mais aussi par les ressorts dramatiques qui seront les constantes de son œuvre : rapports entre divinité et humanité, double appartenance, épreuves, métamorphoses et surtout l’amour absolu et rédempteur… Bien des idées musicales seront reprises et affinées dans les chef-d’œuvres ultérieurs. Si l’on ne peut s’empêcher de penser fréquemment à La flûte enchantée, surgissent également des préfigurations wagnériennes : chœur de matelots de Vaisseau fantôme, cygne de Lohengrin, motif du "Venus berg", duo de Tristan et Iseult, apparition d’Erda…
 
Sous la conduite énergisante de leur chef, entraîneur plus qu’orfèvre, les musiciens du Louvre-Grenoble jouent sur leurs instruments d’époque avec leur ardeur habituelle. Mon voisin, critique musical à l’oreille attentive, me fait remarquer que les bassons ne sonnent pas toujours juste. On peut imaginer que le bassoniste, Minkowski, qui pratique régulièrement son instrument par plaisir, a sans doute sur le moment légèrement froncé les sourcils. Mais qu’importe ! Toujours en phase avec l’action dramatique, attentif aux chanteurs, le chef poursuit sa route en s’efforçant de concilier le lyrisme, la force et la délicatesse de cette œuvre composite qu’il décrit lui-même comme une « cathédrale en mosaïque».
 
L’enregistrement Sawallich en 1983 au Bayerische Staatsoper, qui affichait une distribution féminine éclatante, n’est certes pas égalé. Cependant on peut penser qu’au fil des représentations s’atténueront quelques faiblesses subsistant lors de cette première où certains interprètes pouvaient encore ressentir la fatigue d’intenses répétitions. Car le plateau vocal est réellement de grande qualité. En premier lieu, domine de loin la soprano allemande Christiane Libor que nous découvrons stupéfiante d’aisance et de mordant dans un rôle aussi difficile que celui d’Ada. Superbe cavatine et magnifique duo d’amour. Déjà remarquée à plusieurs reprises, Salomé Haller confirme ses dons dans la fée Farzana, alors que les trois autres jeunes sopranos, Eduarda Melo (la fée Zemina ) Lina Tetruashvili (Lora) et Judith Gauthier (Drolla ) tiennent plus qu’honorablement leur partie. Wagner a d’ailleurs donné à chaque chanteur l’occasion de s’exprimer et même de briller. Du côté masculin, si le ténor américain William Joyner, de belle prestance et à la voix bien timbrée, semble peiner à remplir toutes les exigences du rôle d’Arindal, il nous donne au troisième acte un moment d’émotion élégiaque qui révèle un chanteur sensible. Complètent la distribution trois chanteurs français : Laurent Naouri, toujours excellent acteur, la basse Nicolas Testé, et surtout Laurent Alvaro qui campe un Morald vocalement et scéniquement des plus solides. Enfin, une mention pour le duo bouffe bien enlevé entre Drolla (Judith Gauthier) et Gernot (Naouri).
 
Les éléments de décors et les costumes — que certains assimilent à tort à ceux du Paradis Latin — possèdent une étrangeté et une puissance d’évocation au-delà d’un univers de pacotille bon marché. La densité des couleurs, l’élégance des costumes de style indéfinissable, les textures des étoffes évoquant des tissus organiques ou des pelages visibles dans les manuels d’anatomie ou de sciences naturelles, les transpositions d’échelle, les lumières maîtrisées, les allusions ludiques, l’usage non abusif des projections… Tout cela contribue à créer une magie poétique qui s’impose dans le souvenir de la représentation, sans pour autant vampiriser ni la musique, ni le chant.
 
En fin de compte l’équipe Marc Minkowski et Emilio Sagi, a rempli sa mission. Pour peu que l’on accepte sans faire la fine bouche l’emballage visuel dont les images fortes restent assurément en mémoire, leur complicité artistique est une réussite. Indéniablement, ils ont élaboré cette production parisienne, en toute liberté, mais dans le respect dû à l’un des plus grands musiciens du XIXe siècle.
 
 

 

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