Manon dans le métro

Manon Lescaut - Bruxelles (La Monnaie)

Par Christophe Rizoud | dim 27 Janvier 2013 | Imprimer
 
Premier véritable succès de Giacomo Puccini, Manon Lescaut qui n'est pas si souvent à l'affiche, n'apparaît pas, dans la mise en scène de la Monnaie, comme un véritable grand opéra.
Outre nos quelques réserves sur la direction musicale, c'est principalement la mise en scène, une fois encore, qui pose question. Le parti pris de Mariusz Treliński, issu du cinéma polonais et nouveau venu dans le cercle restreint des metteurs en scène accrédités à Bruxelles, est de transposer l'intrigue dans la période contemporaine (c'est le poncif du temps) mais surtout dans l'univers glacé et déshumanisé d'une station du métro parisien, qui sert de cadre unique aux quatre actes de l'œuvre. Si le changement d'époque peut éventuellement servir à rapprocher l'œuvre du spectateur (il contribue aussi à conforter son ignorance du passé) force est de constater que le changement de cadre - lui - est en porte-à-faux complet avec les débordements chaleureux, la richesse sensuelle, la grandeur de la musique de Puccini. Le traitement théâtral des principaux personnages de l'intrigue n'est qu'esquissé : Des Grieux et Manon se regardent à peine, Lescaut et Ravoir sont figés dans des stéréotypes de mauvais feuilleton américain, aucune émotion ne passe, malgré quelques belles images çà et là. La mise en scène ne peut se limiter à concevoir un cadre global, un joli décor et des éclairages... Et lorsque ni l'univers visuel ni les rapports entre les personnages ne répondent à l'univers sonore, c'est toute la magie du théâtre d'opéra qui fait défaut.
Les choses avaient pourtant plutôt bien commencé : le décor unique fonctionne bien avec le premier tableau, celui de la rencontre entre Des Grieux et Manon, traité avec une certaine virtuosité, abondance de figurants, effets vidéos très réussis (Bartek Macias) et bel éclairage (Felice Ross). Mais lorsqu'on veut inscrire dans le même décor l'univers luxueux de Ravoir, et qu'on se contente d'y amener un canapé chesterfield blanc et un seau à champagne, la mise en scène verse d'un coup dans les clichés les moins imaginatifs et la facilité. Ajoutez quelques femmes presque nues, jolies (acte II) ou pas jolies du tout (acte III), un golfeur tombé on ne sait d'où pour faire on ne sait quoi et une rangée de gogo girls en paillettes pour figurer le chœur du madrigal, et vous aurez compris de quoi l'on veut parler. Le cadre de l'action est d'ailleurs de moins en moins défini au fil des actes : ni la scène de la prison ni celle de l'embarquement ne sont lisibles - le spectateur doit se raccrocher au texte pour comprendre ce qui se passe - et le dernier tableau, dans lequel on est censé retrouver les personnages perdus dans le désert américain, traité ici de façon onirique ou pseudo-psychanalytique, avec tout à coup deux Manon au lieu d'une, frise le ridicule, préparant mal le spectateur au plus bel air de l'œuvre, le célèbre « Sola, perduta, abondonata ! ».
 
Heureusement, tout ceci est servi par une équipe vocale de qualité. Vedette incontestable de la soirée, Brandon Jovanovich (retenez bien ce nom) nous a fait une impression considérable. Ce ténor américain, jeune encore, à la voix chaude et puissante, particulièrement homogène, idéalement placée, se révèle, outre un chanteur réellement hors pair, un excellent comédien. Il chante le rôle de Des Grieux sans aucune fatigue apparente, se jouant des difficultés vocales les plus redoutables, avec une énergie et un engagement de tous les instants. Une magnifique découverte pour le public de la Monnaie ! A ses côtés, la Manon de Eva-Maria Westbroek paraît un peu pâle, malgré de réelles qualités : la voix est belle et le tempérament généreux. Le registre médium est puisant, les aigus sont un peu moins aisés qu'il ne faudrait, le vibrato un peu large (ce n'est pas ce qui gène le plus dans Puccini...) mais tout cela est sans doute dû au fait qu'elle aborde pour la première fois ce rôle exigeant. Le reste de la distribution vocale est d'assez bon niveau : Aris Argiris en Lescaut nous a paru plus à l'aise que Giovanni Furlanetto en Rivoir, un peu engoncé dans son personnage de maffioso caricatural. Ajoutons une mention spéciale à Julien Dran, qui donne vie et caractère au petit rôle d'Edmondo, transformé ici en technicien de surface du métro...
Dans la fosse, Carlo Rizzi mène ses troupes avec efficacité - tout est en place, mais sans imagination ni subtilité. Bien conscient des effets contenus dans la partition, il manque souvent de finesse dans la réalisation : peu de couleurs et encore moins de transparence à l'orchestre. Des chœurs souvent laissés à eux-mêmes conduisent à un résultat sans relief, un peu banal et décevant. Sans être, de loin, la meilleure de son compositeur, l'œuvre méritait tout de même un peu plus de soin.
Même constat le lendemain avec la deuxième distribution qui voit les trois premiers rôles confiés à de nouveaux interprètes. La station de métro ne s'est pas réchauffée – ce qui, quelque part, rend encore plus poignante la solitude de des Grieux à la fin de l'opéra – et la direction de Carlo Rizzi n'a rien perdu de sa violence, au risque d'écraser des voix qu'un décor béant n'aide pas à projeter. Hector Sandoval est le premier à en pâtir. La séduction du timbre est immédiate, le ténor aborde le rôle du Chevalier avec un réel souci de la ligne et du phrasé, mais beaucoup d’intentions se noient dans le flot déchainé de l’orchestre, à commencer par le « No, pazzo son » qui fait l’effet d’une goutte d’eau dans la tempête. Ses partenaires résistent mieux à la furie des éléments. Lescaut n’est ni le plus prolixe, ni le plus payant des rôles. Le baryton de Lionel Lhote est aujourd'hui suffisamment armé pour n’en faire qu’une bouchée. Manon, c’est une autre paire de manches : deux airs exigeants chacun à leur manière avec des affects prononcés, un grand duo qui doit beaucoup à celui de Tristan et au delà du chant, une indispensable présence, vocale et physique. Amanda Echalaz balaye un à un les obstacles dressés par la partition d’un côté, l’orchestre de l’autre. La voix est saine, large, solide, puissante, égale sur toute la longueur. Seul le souffle pourrait être encore plus long pour enfler davantage le « Sola, perduta, abbandonata ». L’interprète n’a rien à a envier à la chanteuse. Sa silhouette longiligne, sanglée dans un imperméable et dressée sur des talons aiguilles, s’intègre si bien à l’univers de Trelinski qu’elle semble avoir dicté au metteur en scène le personnage de Manon. Là se trouve peut-être la clé de cette vision métropolitaine de l'opéra de Puccini.
 

 

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