Lulu too much

Lulu - Genève

Par Pierre-Emmanuel Lephay | mer 10 Février 2010 | Imprimer
C’est plein d’espoir que l’on entre dans la salle du Grand Théâtre de Genève pour cette Lulu très alléchante sur le papier, et c’est avec une petite déception que l’on en ressort.
La faute n’en viendra pas aux oreilles, plutôt comblées, mais aux yeux, saturés d’images mouvantes et surchargées de couleurs. Et oui, surprise, Olivier Py et ses partenaires Pierre-André Weitz (décors, costumes) et Bertrand Killy (lumières) ont abandonné leur habituelle palette en noir et blanc pour une explosion de couleurs (mais toujours avec les fameux néons) où domine cependant le rouge. L’inspiration vient du peintre allemand George Grosz, représentatif du mouvement dada, dont les toiles grouillent de personnages, de formes et de couleurs crues. L’une de ces toiles, Les Funérailles d’Oskar Panizza - reproduite dans le programme - semble avoir déterminé la scénographie : façades d’immeubles, femmes dénudées, hommes aux têtes d’animaux, crucifix, squelette, le tout dans un « fouillis » que contrebalance une géométrie très sensible.
On retrouve cette profusion dans la mise en scène : il se passe quantité de choses sur le plateau, car on sent qu’Olivier Py a voulu tout montrer, même ce qui n’était pas, selon nous, indispensable (les événements narrés par la « musique de film » au deuxième acte, le meurtre de l’athlète, le cinéma porno au troisième acte, la fellation du premier client de Lulu dans ledit cinéma...). On se perd dans ce dédale au point qu’on finit par trouver tout cela très désordonné, voire fourre-tout. Sans doute y a-t-il dans ce travail quantité de références qui nous échappent, ce qui n’aide pas à s’y retrouver : pourquoi diable, par exemple, Jack l’éventreur, l’assassin de Lulu, est-il déguisé en Père Noël ?... Cette drôle d’apparition « tue », selon nous, toute la scène finale et ce, malgré la belle image de neige tombant sur un plateau devenu, enfin, plus sombre et noir : finalement, la palette habituelle de Py n’aurait-elle pas convenu à ce drame ? De manière générale, même si toutes les couleurs finissent par devenir tristes, voire par donner la nausée, l’aspect pathétique et tragique de la destinée de Lulu en vient à passer à la trappe...
Le traitement même de l’héroïne est, lui aussi, un peu énigmatique. Pourquoi vouloir en faire une figure christique ? Lulu, assassinée, ne s’écroule pas, mais reste debout, se retrouve nue (comme au tout début de l’ouvrage), les bras en croix, entourée de tous les protagonistes de l’opéra fixant le public...
 
Après les yeux rougis, venons-en aux oreilles.
Il faut tout d’abord louer la direction de Marc Albrecht qui trouve là son répertoire de prédilection, comme il a su le montrer lors de superbes concerts avec son Orchestre Philharmonique de Strasbourg depuis 2006. Une direction ample, lyrique, avec ce qu’il faut de tranchant et de rauque, une mise en place impeccable, c’est une belle réussite. L’orchestre de la Suisse Romande se montre sous ses plus beaux atours et semble galvanisé par une telle direction.
On attendait avec impatience la prise de rôle de Patricia Petibon et, pour le coup, on n’est pas déçu. Il s’agit d’une incarnation magistrale où l’artiste se montre parfaitement à l’aise dans un rôle éprouvant. Elle en a toutes les notes, le physique, l’intelligence musicale et dramatique (la manière dont elle prononce certaines phrases est absolument tétanisante, par exemple le magnifique « ein Tier » lorsqu’elle répond à l’interrogation de Schigolch au premier acte). On a parfois entendu ce rôle plutôt crié, davantage joué que chanté ; c’est donc un bonheur d’en entendre ici toutes les notes avec en plus une finesse extraordinaire.
Le « reste » de la distribution est également excellent : de la superbe Comtesse Geschwitz de Julia Juon au Dr Schön à la belle prestance de Pavlo Hunka en passant par le chantant Schigolch de Hartmut Welker ou du très bon Robert Wörle en Prince/Valet/Marquis. L’Alwa de Gerhard Siegel commence très bien la soirée mais ressent une grosse fatigue à la fin du deuxième acte, l’obligeant à couper ou chanter les aigus en fausset, ce qui est fort dommage pour cette scène qui est l’une des plus intenses et terribles de l’ouvrage... Belles prestations de Sten Byriel en Dompteur/Athlète, du Peintre de Bruce Rankin ou encore du lycéen/groom de Silvia de La Muela.
 
Malgré cette franche réussite musicale, l’accueil du public est assez tiède. La faute sans doute à une mise en scène trop chargée et véritablement fatigante. Une deuxième occasion de retrouver Marc Albrecht et la Lulu de Patricia Petibon, mais dans une autre mise en scène, nous sera donnée au festival de Salzbourg l’été prochain.
 
 

 

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