Lucia un an après

Lucia di Lammermoor - New York

Par Jean-Marcel Humbert | ven 03 Octobre 2008 | Imprimer
Gaetano Donizetti (1797-1848)
LUCIA DI LAMMERMOOR
opéra en 3 actes (1835)
livret de Salvadore Cammarano d’après Walter Scott
Mise en scène : Mary Zimmerman
Scénographie : Daniel Ostling
Costumes : Mara Blumenfeld
Éclairages : T. J. Gerckens
Miss Lucia : Diana Damrau
Edgardo Ravenswood : Piotr Beczala
Lord Enrico Ashton : Vladimir Stoyanov
Lord Arturo Bucklaw : Sean Panikkar
Raimondo Bidebent : Ildar Abdrazakov
Alisa : Michaela Martens
Normanno : Ronald Naldi
Orchestre et chœurs du Metropolitan Opera
Direction : Marco Armiliato
New York, Metropolitan Opera, 3 octobre 2008

On a beaucoup parlé, l’an dernier, de la création de cette nouvelle production marquée par les interprétations unanimement louées de Nathalie Dessay puis d’Annick Massis. Pour cette troisième reprise en deux ans (570e représentation au Met depuis la création), le rôle principal a été confié à Diana Damrau. Est-elle susceptible de rivaliser avec l’actuel trio international Cioffi-Dessay-Massis, dont je disais(1) : « toutes les trois sont également éblouissantes, la première dans le genre torturé, la deuxième dans l’hystérique, la troisième dans l’élégiaque » ? Il est toujours difficile de fonder une appréciation sur une seule représentation, les artistes étant susceptible d’être plus ou moins bons selon le jour. Disons-le tout net, ce n’était pas un très bon soir : interprétation monolithique, voix ample mais durcie et manquant de velouté, aigus souvent criés, notes parfois savonnées, bref, on est loin de la perfection d’Annick Massis. Et pourtant, il y a de forts jolis moments, dont l’arrivée de Lucia dans la forêt et les duos avec Edgardo. Le côté élégiaque et gentil, visiblement, va mieux à Madame Damrau, dans cette œuvre du moins, que le côté tragique. D’autant que, malgré sa beauté et sa prestance, elle joue d’une manière à la fois stéréotypée et peu intériorisée, ce qui peut expliquer que l’on ne s’intéresse pas véritablement à ce qui lui arrive ; mais surtout, elle partage avec l’ensemble de la distribution une difficulté à rendre le côté italien de l’œuvre. L’œuvre est pourtant plutôt bien chantée par tous les protagonistes (une mention spéciale pour Michaela Martens, excellente Alisa), mais on s’ennuie le plus souvent.
Les décors ne sont certainement pas en cause : la production est somptueuse, comme si l’on était à Broadway. Et cela dès le premier rideau de scène, translucide avec seulement une branche d’arbre dénudé ; au fil des débuts d’actes, ces branches envahissent le rideau, jusqu’à le séparer en deux, terminaisons nerveuses déconnectées que sépare l’allée de la folie. Au lever du rideau est évoqué le château écossais sur une hauteur, à la manière de David Gaspard Friedrich, tandis qu’un torrent s’anime par projection... La fontaine, dans une clairière, les salles du château, tout est convaincant ; arrive un grand escalier isolé qui, peut-être, en cassant la continuité, rompt le charme. Grand escalier bien dans la tradition américaine (ah, le rôle des escaliers dans Autant en Emporte le Vent et dans Sunset Boulevard !). Lucia, folle et sanglante, le descend avec application, et puis, quand elle est enfin morte, on la remonte au premier.
Peut-être alors la mise en scène est-elle en cause ? Et pourtant là aussi il n’y a rien à dire, tout est plutôt bien pensé et mis en place. Par exemple, pour une fois, les choristes du début, au cours d’une chasse, entrent et sortent de scène avec naturel et à-propos. La complicité, tout en finesse, entre Lucia et Alisa, est remarquablement rendue. La transposition dans les années 1860-70, qui nous propose une Lucia en robe noire d’amazone et haut de forme très « Sissi » est plausible et fonctionne bien. Alors pourquoi tout cela tourne-t-il à la routine ? Peut-être, dans un théâtre qui pratique encore l’alternance (un spectacle différent chaque soir sans compter les matinées), les nouvelles prises de rôle sont-elles moins suivies que les créations.
L’excellente direction d’orchestre de Marco Armiliato est certainement l’élément fédérateur qui aurait dû entraîner l’ensemble vers des sommets, grâce à son sens du théâtre et à la précision de sa battue. Mais les chanteurs n’ont pas l’air de trop s’en préoccuper. Quant aux chœurs, ils sont à leur habitude de très bon niveau, avec ce petit côté « province » qui sied si bien au Met. En conclusion, la production qui dénoue véritablement – psychanalytiquement parlant – l’évolution de la névrose de l’héroïne reste encore à inventer, celle s’en rapprochant le plus étant, à Bastille, l’incarnation de June Anderson.
Le public a réservé une grande ovation à la cantatrice, ou du moins au rôle et à la performance. Ovation méritée dans la mesure où cette représentation, au total, était une bonne représentation de routine d’alternance. Mais pour que le spectacle marche vraiment, il manquait une cantatrice et une actrice d’exception à toute épreuve. Car je doute que Madame Damrau puisse chanter Lucia aussi longtemps que Joan Sutherland, qui en une autre époque, a fait dans ce rôle les plus beaux soirs du Met.
Jean-Marcel Humbert
(1) Voir le compte-rendu de Lucia di Lamermoor à Rome le 23 juillet 2008

 

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