Les promesses de Nicola Alaimo

I Masnadieri - Montpellier (Festival)

Par Christian Peter | mer 27 Juillet 2011 | Imprimer
I Masnadieri de Verdi n’est pas à proprement parler un opéra totalement inconnu. Bien qu’il soit rarement joué (sauf erreur, l’ouvrage a été donné pour la dernière fois en France en 1982 au Théâtre du Châtelet dans le cadre d’une saison consacrée aux opéras du jeune Verdi.), il a bénéficié au disque de deux enregistrements majeurs, le premier sous la baguette de Lamberto Gardelli avec une pléiade de stars entourant Montserrat Caballé (Philips), le second, dirigé par Richard Bonynge, avec notamment Joan Sutherland et Samuel Ramey, chez Decca. L’œuvre appartient à la période dite des « années de galère », selon les propres termes du compositeur, et résulte d’une commande venue d’Angleterre.
Quatre mois à peine après la création de Macbeth à Florence, I Masnadieri voient le jour sur la scène du Her Majesty’s Theater à Londres. Shakespeare et Schiller, qui ont tant inspiré Verdi, sont déjà présents en cette année 1847. Plus tard viendront Luisa Miller et Don Carlos, Otello et Falstaff,certes plus aboutis, mais les bases de ce que sera le théâtre verdien, qui tourne résolument le dos aux canons du bel canto finissant, sont déjà jetées. Alors, même si l’on rencontre encore dans I Masnadieri l’habituelle structure récitatif-air-cabalette, l’œuvre comporte également des pages tout à fait novatrices comme le final de l’acte trois ou, au début de l’acte quatre, le récit de Francesco d’un impact théâtral saisissant.
La distribution réunie pour défendre cet ouvrage se révèle sans faille. Lorenzo Carola et Franck Bard sont impeccables dans leurs brèves interventions. Ruben Amoretti, élégant de ligne et profond de timbre, campe avec un égal bonheur le vieux Comte Massimilano et le pasteur Moser. Il confère au premier toute la noblesse que son rang exige et fait de son récit, « Un ignoto, tre lune or sarano », un moment d’intense émotion. C’est à Olga Mykytenko qu’échoit la lourde tâche d’interpréter le rôle d’Amalia que Verdi avait concocté pour Jenny Lind, célèbre soprano colorature, surnommée en son temps « Le Rossignol suédois ». La cantatrice géorgienne, que les Toulousains ont pu applaudir dans La Bohème en début de saison, exécute un parcours presque sans faute : son timbre, frais et juvénile, son chant délicatement nuancé conviennent idéalement au personnage, et même si la voix est poussée jusque dans ses limites extrêmes -l’aigu sonne un rien tendu dans son air d’entrée- vocalises, trilles, gruppetti et autres ornements sont exécutés avec soin, en particulier dans les cabalettes, dirigées ici à vive allure. Alfred Kim s’est déjà fait remarquer en France, notamment dans La Tosca à l’Opéra National de Bordeaux en 2009. Le ténor Coréen possède un timbre claironnant et une voix solide qui ne trahit aucune fatigue dans un rôle pourtant éprouvant, dont la vaillance ne lui fait pas défaut. Dommage que sa dynamique se cantonne la plupart du temps dans l’alternance forte / fortissimo : davantage de nuances rendraient son chant moins monotone à la longue. Nicola Alaimo s’est longtemps illustré dans le répertoire belcantiste, notamment chez Rossini et Donizetti : nous avions beaucoup aimé son Don Pasquale au Théâtre des Champs-Élysées voici deux ans, mais ce soir, le jeune baryton explose littéralement au point qu’on ne sait qu’admirer le plus : le timbre, d’un métal somptueux, la projection, remarquable ou l’engagement théâtral, pleinement convaincant. À cet égard, au cours d’un même duo -celui avec Amalia au deux- sa voix est capable de se faire suave lorsqu’il courtise la jeune fille (« Io t’amo, Amalia io t’amo ») et soudain terrible lorsqu’elle le rejette (« Qui starai mia druda e serva »). Le sommet de cette interprétation est sans conteste la scène où il raconte son cauchemar à Arminio, « Pareami che sorto da lauto convito », d’une intensité dramatique proprement hallucinante. À n’en pas douter, nous tenons sans doute là le grand baryton-Verdi de demain. En attendant, les Parisiens pourront applaudir son Fra Melitone dans la nouvelle production de La Forza del destino qui sera à l’affiche de l’Opéra Bastille à l’automne prochain.
L’autre belle surprise de la soirée vient de Antonino Fogliani dont la battue à la fois souple et nerveuse entraîne les personnages dans une implacable course à l’abîme, faisant ressortir tous les aspects du drame qui se joue sans négliger les moments de pure poésie. Ce jeune chef possède déjà une parfaite maîtrise de la pulsation verdienne, la comparaison avec l’édition Philips s’avère cruelle pour Gardelli.
Il convient également de citer l’excellence des Chœurs de la Radio Lettone, qui se confirme d’année en année, surtout dans cet ouvrage où ils sont amplement sollicités et dont ils assument avec brio, le rôle-titre.
C’est avec cette soirée particulièrement électrisante que s’achève, avec cette édition du Festival de Montpellier, le mandat de son directeur René Koering qui en avait pris la direction dès sa création en 1985.
 
 
 
 
 
 
 
 

 

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