Le rire plus que les larmes

Adriano in Siria - Jesi

Par Maurice Salles | jeu 10 Juin 2010 | Imprimer
Giovanni Battista PERGOLESI (1710-1736)
La deuxième soirée du Festival de Printemps consacré par sa ville natale à Pergolesi pour le tricentenaire de sa naissance a pour cadre le beau théâtre XVIIIe qui porte le nom du compositeur. En cette circonstance particulière le programme reconstitue celui donné à Naples le 25 octobre 1734, un opéra seria entre les actes duquel sont insérés, selon la vogue de l’époque, deux intermèdes comiques.
 
 
L’intrigue d’Adriano in Siria pourrait être résumée comme on le fait parfois d’Andromaque – Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui aime Hector, feu son époux, et Astyanax, leur fils – ici Aquilio aime Sabina qui aime Adriano qui aime Emirena qui aime Farnaspe qui le lui rend bien. Comme chez Racine, dont Métastase s’est inspiré, un souverain – l’empereur Hadrien, celui dont Yourcenar tint le journal – désire épouser une princesse étrangère qui est sa captive malgré son engagement envers une noble Romaine, cette décision risquant d’entraîner une crise politique. Entre jalousies, mensonges, incendie, attentat, on se sonde, on se défie Mais alors que Pyrrhus finit mal, Adriano revient à la raison ; sublimant ses passions, il rentre dans son devoir et, tel un nouvel Auguste, rend la liberté à ses ennemis qui chantent ses louanges.
 
Evidemment, pour en arriver là, on passe par l’exposition détaillée et répétée – airs da capo - des états d’âme contradictoires et donc douloureux d’êtres ballottés par leurs sentiments au gré des péripéties. Cela implique des moments assez longs et nombreux où l’action est suspendue. Cette pierre d’achoppement des metteurs en scène, Ignacio Garcia ne l’enjambe que rarement. Sans doute joue-t-il de malchance, après le spectacle si plein de vie signé par Michel Znaniecki quelques jours avant (cf. notre compte-rendu). Certaines idées sont plus séduisantes que pertinentes, comme l’oiseau en cage ou le fauconnier lâchant et rappelant son oiseau dans le théâtre, et le statisme finit par peser aussi lourd que le fond de scène uniformément noir. Il est vrai que ce dernier parti pris, conjugué au décor sobre et suggestif de Zulma Memba del Olmo et aux lumières signées Ignacio Garcia et Fabrizio Gobbi, met en valeur les costumes assez sobres et pour la plupart élégants de Patricia Toffolutti.
 
On espérait atteindre, dans l’inépuisable veine mélodique et expressive dont Pergolesi anime ces effusions et broderies sentimentales, une béatitude d’autant plus grande que renouvelée par les da capo. Si les reprises sont exécutées très largement dans les règles de l’art, avec beaucoup de soin et de recherche pour les varier au maximum sans perdre de vue le style – Ottavio Dantone y a sûrement veillé – le nirvâna s’est dérobé. Malgré le talent des interprètes, dont nous avons admiré la musicalité, la virtuosité vocale, bien que remarquable, ne nous a ni ébloui ni subjugué. Le Farnaspe d’Annamaria Dell’Oste ne manque pas d’atouts, la souplesse, l’agilité, l’extension, quand la voix est chaude et que l’extrême aigu a perdu une stridence légère dans le forte, tout cela est satisfaisant mais dans le rôle chanté par Caffarelli on voudrait plus de mordant, plus d’éclat, en somme on attend une performance qui ne vient pas. Lucia Cirillo est une touchante Emirena, elle aussi digne d’éloges, tout comme l’Adriano très nuancé de Marina Comparato. De Sabina, Nicole Heaston restitue la complexité grâce à sa voix chaude, ferme et souple qui se colore sans cesse au fil des affects. Dans le rôle d’Aquilio , secondaire par le nombre de ses airs mais important comme facteur d’intrigue, Francesca Lombardi apparaît pleine de promesses, avec une voix charnue et une belle présence. Seul Stefano Ferrari semble peu à l’aise dans le rôle du roi parthe Osroa, qui réclame du mordant, de la fermeté jusque dans les graves et une étendue dans l’aigu susceptible de mettre en péril .la justesse.
 
 
Bref, une – relative – déception, que les intermezzi ont su faire momentanément oublier (qu’il s’agisse ou non d’ailleurs de leur fonction). En passant de Venise à Naples, ni le genre ni les personnages ne perdent de leur caractère. Intrigue apparemment simpliste, travestissement burlesque, roueries et allusions triviales, voire obscènes, rien ne manque à Livietta et Tracollo. Bien décidée à se venger de Tracollo, la crapule qui pour le voler a failli tuer son frère, Livietta se déguise en spadassin français. Avec l’aide d’une complice, elle réussit par une ruse à démasquer le malfaiteur. Ses supplications n’y changeront rien : il est promis à la prison et à la potence. Ainsi finit le premier intermède.
 
Après le deuxième acte d’Adriano in Siria, voici le second. Tracollo a échappé à la peine capitale en feignant d’être fou. Déguisé en astrologue il cherche des pigeons. Mais Livietta le reconnaît et prétend le faire arrêter. Alors que Tracollo se demande comment se débarrasser de cette enragée, elle feint d’être morte. Il commence par se réjouir, puis s’attriste, enfin se lamente. Alors elle reprend vie ; il jure de changer de vie et ils se promettent amour et fidélité.
 
Ce résumé ne peut évidemment pas donner la moindre idée de la saveur de cet entremets. Manifestement plus inspiré que par l’opéra seria, Ignacio Garcia tire tout le parti possible de l’espace disponible, l’avant-scène devant le rideau, des praticables en bord de fosse, des escaliers qui y descendent et même de l’allée centrale du parterre par laquelle Tracollo et son acolyte font une entrée des plus spectaculaires, le second en Sparafucile balafré et bossu qui essaie de rouler des mécaniques, le premier en souillon obèse berçant un poupon et cachant mal sa barbe derrière un voile. Dans la lumière a giorno du théâtre, la fantaisie des costumes colorés de Patricia Toffolutti ajoute au plaisir. Même le mur en ruine du décor de l’opera seria joue son rôle : Tracollo y prélève un crâne à qu’il interroge. Inutile de dire l’impact de cet effet référentiel !
 
Dans la peau de ces ennemis qui finissent par s’aimer – mais la quête de Livietta était –elle seulement, et vraiment guidée par l’esprit de famille ? – on applaudit deux interprètes vraiment excellents, par leur abattage vocal et scénique. Tant Monica Bacelli que Carlo Lepore se montrent ébouriffants, de drôlerie, de justesse, d’à propos : donner une telle impression de vie et de naturel, c’est vraiment du grand art ! D’autant que les parties ne sont en rien faciles, Pergolesi n’a pas écrit de la musique au rabais, bien au contraire, et son raffinement malicieux – le rythme chaloupé de l’entrée de Livietta, la déploration de Tracollo – est évidemment à la source de cette vie théâtrale.
 
Comment alors saluer suffisamment la part que prend l’ Accademia Bizantina dans la réussite de cette soirée ? De l’ouverture au chœur final d’Adriano in Siria, comme de l’air initial au duo final dans les intermèdes, c’est non seulement une qualité continue et un juste équilibre sonores, mais aussi une infinie variété de rythmes et d’accents, avec un dosage des intensités qui crée des contrastes expressifs mais sans brutalité, des couleurs et un legato qui font qu’en définitive cet orchestre parle et chante. Grâces soient rendues à Ottavio Dantone pour son exigence, dont les fruits sont si précieux.
 
Le festival, qui s’étale jusqu’en janvier 2011, proposera en décembre prochain une soirée du même type, avec l’opera seria Il prigionier superbo et l’intermède qui rendit Pergolesi fameux en France, La serva padrona. Ce programme contrasté, sous la même plume d’un musicien de vingt quatre ans, ne s’annonce-t-il pas fascinant ?

 

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