Le renouveau de Manfrino

Faust - Toulon

Par Maurice Salles | mar 11 Octobre 2011 | Imprimer
 

 

Comme à Paris, Faust est le premier opéra de la saison nouvelle à Toulon. Mais ici pas de budget pharaonique, aussi la production présentée est une reprise d’une réalisation bien rôdée depuis 2003. L’œuvre est donnée pratiquement intégrale, avec la Nuit de Walpurgis et son ballet, ce qu’on regretterait presque tant le petit nombre de participants dit clairement l’insuffisance des moyens.

 

Spectacle modeste, donc, conçu par Paul-Emile Fourny comme une transposition de l’œuvre à l’époque de la création de l’opéra. Les costumes signés Véronique Bellone sont très sobres, avec une dominante de noir et des déclinaisons de gris, hormis les volants au bas des jupes qui transforment une entrée du chœur féminin en irruption de cigarières. Popi Ranchetti a conçu des toiles peintes dans un camaïeu d’ocres qui évoquent les teintes sépia des photographies du second Empire. Un minimum d’accessoires situe le laboratoire de Faust et la chambre de Marguerite. Le but n’est pas de recréer de façon réaliste mais de suggérer une atmosphère. Ce monde terne semble sorti de chez les Goncourt. L’impression dominante est la tristesse, même lors de la kermesse, et les éclairages de Jacques Chatelet, pas toujours très raffinés, n’y changent rien.

  

Dans ce contexte, la mise en scène de Paul-Emile Fourny évite les incongruités, mais pas toujours le ridicule, quand Mephisto bat en retraite devant le pommeau des épées en forme de croix comme un vampire devant une gousse d’ail. Il insiste sur l’âpreté du monde, en particulier avec l’exode des civils, ou le défilé des vaincus, et l’exécution finale des deux femmes. L’enchaînement des scènes, peut-être à cause de la modestie des moyens, tend à faire de l’oeuvre une suite de numéros à la manière de l’opera seria. Il est vrai que le personnage de Faust, dont les velléités semblent démentir pendant quatre actes sa profession de foi du premier, n’aide guère à la cohérence. Souvent seuls en scène sur ce plateau nu ou à peu près, les interprètes principaux font de leur mieux pour insuffler de la vie au spectacle.

Marc Labonnette est un Wagner décidé et Sophie Pondjiclis une dame Marthe de bonne composition, aussi drôle que le rôle le prévoit. Comme on l’espérait, le Siebel de Blandine Staskiewicz est à croquer et à déguster. Valentin de luxe, Franco Pomponi épate une fois encore par la qualité de son français, le fouillé et le fini de son interprétation tant scénique que vocale.

La diction de Méphisto, en revanche, présente des contrastes révélateurs de sa préparation : autant pour les airs elle est soignée et satisfaisante autant dans les dialogues les approximations vocaliques n’y sont pas rares ; heureusement la voix d’ Askar Abdrazakov est sombre, étendue, sonore comme on peut le souhaiter, et il chante sans forcer le trait. Nathalie Manfrino confirme son renouveau, comme chanteuse et comme actrice, débarrassée du vibrato envahissant et des affectations de sa Micaela ou de sa Juliette. Dès son entrée elle trouve les couleurs de la juvénilité et de l’innocence et saura plus tard trouver celles de l’ardeur et de la passion sans succomber à la tentation de grossir et d’élargir. Peut-être éprouve-t-elle une frustration à devoir ainsi contrôler ses moyens ; mais l’auditeur ne l’en admire que davantage d’avoir su se soumettre à la musique.

Sébastien Guèze, enfin, chante Faust. D’apparence très juvénile, il correspond physiquement au personnage, et une certaine gaucherie – naturelle ou feinte ? – en exprime justement l’inexpérience de séducteur. Mais quand il se hausse sur la pointe des pieds pour atteindre les notes aiguës il semble bien à la peine. Pourtant il les chante toutes et beaucoup joliment ; reste qu’entre certains sons trop ouverts, d’autres nasalisés, des graves difficiles et probablement un trac féroce, on a parfois l’impression d’assister à la performance d’une sortie de  conservatoire alors qu’il chante le rôle pour la deuxième fois.

Courant de la scène aux loges supérieures, les choristes se démultiplient pour obtenir les effets de profondeur ou de lointain prévu, peut-être à la demande d’Antony Hermus. Ce chef d’orchestre d’origine néerlandaise qui a déjà dirigé à Rennes et à l’ Opéra de Paris  nous a subjugué ! Un geste ample et clair, un souci constant du détail et de la ligne, le mouvement impérieux pour ramener illico dans le droit chemin, la précision des attaques, les mimiques expressives, une attention amoureuse au phrasé, il semble se dédoubler pour veiller à tout. Les musiciens de l’orchestre, probablement galvanisés par cette personnalité, donnent le meilleur d’eux-mêmes ; leur exécution magnifie la partition, sans la moindre baisse de tension, dans cette lecture à la fois superbement lyrique et éloignée de tout effet.

 

 

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