Le plaisir de la rareté

Attila - Marseille

Par Maurice Salles | jeu 01 Avril 2010 | Imprimer
L’assassinat d’un tyran par une femme qu’il avait cru séduite fait partie des thèmes anciens de la littérature depuis la Bible. Dans une Italie morcelée et soumise à des puissances étrangères il a des chances d’intéresser le public, dont Verdi cherche la faveur, puisqu’il veut vivre de sa musique. Quand La Fenice lui commande un opéra, il demande à Temistocle Solera d’adapter Attila Roi des Huns une pièce de Zacharias Werner, auteur admiré de Mme de Staël, alors l’oracle des gens de goût. La vengeance filiale d’une princesse burgonde devient l’entreprise héroïque d’une aïeule des Vénitiens, qui, nouvelle Judith, au risque de sa réputation et de sa vie, délivre l’univers et les Italiens du Mal incarné. Jugeant probablement impensable l’assimilation des Huns barbares aux Autrichiens la censure laissa faire.
 
Alors, Attila, un opéra patriotique? La thèse est soutenue, et c’est peut-être en effet l’idée d’une  coalition d’Italiens victorieuse du despote étranger qui contribua au succès de l’œuvre dans la péninsule lors des années précédant son unification. Mais il est étrange que peu après 1861 elle ait quitté l’affiche sans retour jusqu’au milieu du XXe siècle. En fait, plus que de patriotes italiens, le roi des Huns apparaît victime de sa « galanterie » qui l’a fait se conduire à l’égard d’Odabella avec tout le panache possible. Est-ce pour cela que Verdi ne chercha pas à remanier ce « fonds de boutique », comme il disait ? Gardait-il rancune à la ville qui avait refusé l’actualité de sa Traviata ? Quoi qu’il en soit c’est un vif plaisir que nous procure l’Opéra de Marseille en remettant à l’affiche cette œuvre devenue rare.
 
La version représentée est celle d’une mise en espace, ce que d’aucuns appellent la mise en scène des pauvres. Ils disent vrai sur le plan de l’investissement que représenterait une production avec décors – pas moins de sept lieux différents – et costumes – Huns, Ostrogoths, Bretons, Aquiléens, Romains, autant de peuples et de statuts qui impliquent des costumes différents. Mais si le procédé n’est pas l’idéal, au moins il sert les œuvres au mieux en ce qu’il ne détourne guère l’attention de l’essentiel, la musique et le chant. C’est le cas avec ce travail d’Yves Coudray, bien secondé par les éclairages de Philippe Grosperrin. L’espace scénique est traité en caisson tendu de noir dont l’arrière plan s’ouvre en formes géométriques de dimensions diverses, larges et hautes pour la place initiale, où les lumières font vibrer les dernières flammes des incendies, inclusions triangulaires qui s’agrandissent et s’éclairent avec le jour naissant, bandes verticales figurant la forêt dans des lueurs crépusculaires, panneaux recouvrant l’intérieur de la tente, fulgurances d’orage en harmonie avec les visions d’Attila, l’œil est séduit, l’intelligence satisfaite et les précipités permettent de maintenir un rythme soutenu. Sans doute la disposition des chœurs sent parfois l’arbitraire, par exemple dans le prologue, où l’arrivée des prisonnières, organisée en deux parties pour des raisons de symétrie et d’esthétique, est peu défendable dramatiquement. Mais le résultat sonore, qu’on les voie ou qu’ils soient en coulisse, est conforme en tout cas aux intentions de Verdi. Quant aux personnages solistes, l’opposition ou la connivence qu’ils chantent trouvent leur correspondance dans les positions et les déplacements respectifs qu’ils effectuent sur la scène avec la limpidité des pièces d’un jeu d’échec.
 
Si cette œuvre est rarement représentée, outre la faiblesse dramatique du dernier acte, à la scène finale si frustrante, après l’orgie sonore où culmine le précédent, c’est en raison des difficultés vocales dont Verdi a parsemé « l’opéra des cabalettes ». Certes, les personnages d’Ubaldo, l’esclave breton d’Attila, et de Leone, l’évêque de Rome (qui obtint réellement le retrait des Huns d’Italie) sont nettement défavorisés de ce point de vue. Mais Bruno Comparetti donne au premier une réelle présence par la netteté et la précision de ses interventions, et quant le second apparaît solennellement on regrette presque, malgré le plaisir renouvelé d’entendre une voix toujours plus ferme et profonde et le frisson que l’acteur sait faire passer, de découvrir Eric Martin-Bonnet dans ce rôle fort peu gratifiant.
 
Le quatuor vocal restant se taille, avec le chœur, la part du lion. Du chœur les interventions sont remarquables de mise en place et de justesse ; tour à tour martiaux, recueillis, extatiques, les climats souhaités par Verdi sont strictement respectés et la qualité d’exécution contribue à leur pouvoir d’émotion. Foresto, le fiancé soupçonneux qu’Odabella manipule, est interprété par Giuseppe Gipali, habitué de la scène marseillaise ; le personnage n’est pas un héros, il n’en a ni l’emploi ni la stature ; le ténor albanais fait sentir exactement  cette fragilité qui s’accompagne de velléités d’autorité, en éclairant et en allégeant sa voix dans la zone aigue et en chantant sans forcer bien qu’avec l’énergie requise pour les reprises. L’ambitieux Ezio, qui n’hésite pas à proposer à Attila un pacte à la moralité discutable, revient à Vittorio Vitelli, que nous n’avions pas entendu depuis son Boccanegra à Nice. Avec le temps la voix a pris une ampleur notable, sa couleur, sa fermeté et son impact se sont encore accrus. Tenons-nous en lui l’oiseau rare, le vrai baryton verdien ? On l’affirmerait, si l’on était sûr qu’il sache résister à son vieux démon, dont il nous a semblé constater par instants que même affaibli il a encore la vie dure, nous parlons de la tentation de gonfler le son pour grossir la voix, chose aujourd’hui non seulement inutile tant la voix court et sonne mais nuisible à la qualité du chant, dont la couleur et la ligne sont modifiés, et en rien améliorés. Reste que les qualités de la voix s’imposent avec évidence et il recueille un triomphe. Remplaçant Giacomo Prestia, dispensé par un certificat médical, dans le rôle-titre Askar Abdrazakov séduit d’emblée par sa prestance et par un rayonnement vocal supérieur à celui de notre souvenir, son Filippo II à Genève ; la voix s’est étoffée, les graves approfondis et l’extension dans le registre aigu conservée si bien que l’étendue du rôle ne lui pose pas de problème. Notons qu’il chante sans chercher l’effet, avec la musicalité élégante prévue par Verdi. Son jeu d’acteur semble avoir gagné en désinvolture et il est impressionnant de conviction dans la scène de la vision. Sa captive rebelle, la vindicative vierge guerrière Odabella, est incarnée par Sylvie Valaire. Aux saluts, quelques huées se sont mêlées aux ovations. Sans doute tout n’était pas parfait, et nous pouvons comprendre, tout en désapprouvant la manière, la déception de certains. Il a manqué à cette Odabella la franchise presque brutale que donne la confiance dans la sûreté de son instrument. Son chant a semblé tôt et souvent marqué par la prudence et le souci de contrôler très étroitement l’émission. En quelques endroits – la rêverie au début du premier acte – on constate que ce n’est pas superflu, quand un extrême aigu tend à se dérober, mais en contrepartie la correction vient bientôt et sur l’ensemble, si la ligne n’a pas l’élan que l’on pourrait souhaiter, elle n’en a pas moins une tenue qui force l’admiration et le respect. Sylvie Valaire a soutenu dignement et somme toute victorieusement ce qui semble devenu aujourd’hui une gageure pour elle, chanter ce rôle qui en effraie tant. Que quelques volées ascendantes et descendantes aient manqué de netteté pèse fort peu à côté de l’élégance et de la justesse de l’interprétation.
 
Maître d’œuvre de l’ensemble, Giukiano Carella dut abandonner momentanément les répétitions en raison d’un deuil familial. Cette absence mettait en péril l’entreprise. Les musiciens, touchés par ces circonstances, ont-ils mis les bouchées doubles ? En tout cas l’ouverture est sidérante de netteté, de couleurs, d’équilibre, les vents sont précis, les cordes homogènes et souples, et cela durera jusqu’au bout, pour notre plus grand plaisir. En grand amateur de voix le chef soutient inlassablement les chanteurs, rarement couverts, et il fait des ensembles des moments où la fusion des éléments sonores communique l’excitation et l’exaltation très physiques qui sont l’apanage de la musique de Verdi. Bravo maestro ! Et bravo à l’Opéra de Marseille : qu’il continue d’exploiter le filon !
 
 
 
 
 
 

 

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