Le Noël des Rameauneurs

Anacréon / Pigmalion - Bruxelles (La Monnaie)

Par Bernard Schreuders | ven 17 Décembre 2010 | Imprimer
Ce n’était pas un festin, mais Rameau reste si peu joué que nous n’allions pas faire la fine bouche devant l’affiche du concert donné par les Arts Florissants au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles – délicate attention une semaine avant Noël. William Christie nous révélait, il y a une trentaine d’années, les délices d’Anacréon, composé en 1757 pour la reprise des Surprises de l’amour. « Ballet héroïque », « comédie ballet », « ballet détaché » : au diable les étiquettes ! Ce divertissement est une merveille de concision et de fraîcheur, riche en contrastes et en ruptures qui culminent dans l’interruption du Sommeil, fascinant avec sa basse chromatique descendante et ses pianissimi évanescents, par l’Orage et la frayeur de l’Amour. L’acte de ballet n’a pas les proportions ni l’envergure dramatique de la tragédie en musique et vise avant tout, comme l’observe le programme, « à faire profiter le public d’airs mélodieux, de duos coquets et de chœurs imposants ». Toutefois, le théâtre, son énergie, ses effets habilement dosés n’en sont pas pour autant absents.
 
Alain Buet évolue ici dans son élément et sa prestation n’en est que plus décevante: vocalement fragile (il n’évite pas toujours l’accident), cet Anacréon, du reste parfaitement déclamé, manque d’étoffe et de relief. Il ne parvient même pas à feindre la surprise lorsque son personnage réalise que l’ « enfant mystérieux » qu’il vient de secourir n’est autre que son maître. En revanche, on n’a aucun mal à le croire lorsqu’il assène que « On suit avec moins de peine un vieillard comme Silène qu’un enfant comme l’Amour » ! Toutefois, cette relative tiédeur n’est rien en regard de la « contribution aux mouvements » [sic] qu’il nous faut subir dès l’arrivée des suivants d’Anacréon…
 
Nous l’avons maintes fois souligné ici même et n’allons pas nous dédire, l’apparition des concerts mis en espace s’est avérée salutaire : elle a décoincé le classique, libéré l’expression des chanteurs et dynamisé les opéras livrés en version de concert. Le spectacle peut même fonctionner aussi bien qu’au théâtre lorsque les artistes reprennent un ouvrage après l’avoir défendu sur scène. La saison dernière, par exemple, la troupe du Platée monté par Mariame Clément à l’Opéra du Rhin remportait un triomphe au Bozar. En revanche, si c’est pour meubler et brasser du vide, il vaudrait mieux s’abstenir. La musique de Rameau n’en a nul besoin, a fortiori quand elle est servie par la crème des interprètes. Rien n’est plus horripilant que ces choristes en habits de soirée qui arborent un sourire immaculé autant que niais, arpentent la scène d’un air excessivement dégagé, se congratulent ou s’extasient devant les protagonistes : on se croirait dans une pub pour Martini où des mannequins surjouent l’insouciance et la joie de vivre. Il en va d’ailleurs de ces poses outrancières et de ces vaines gesticulations comme des publicités : lorsque vous en avez vu une, vous les avez toutes vues, puisqu’elles reproduisent le même schéma ad nauseam. Quand, de surcroît, ce petit monde entre et sort à tout bout de champ, d’un pas généralement précipité, on en vient à fermer les yeux pour se concentrer sur Rameau et rien d’autre. Et si d’aventure la curiosité nous pousse à les rouvrir, c’est pour découvrir, incrédule et consterné, les quelques pas et autres voltes esquissés par nos malheureux figurants qui s’improvisent danseurs.
 
Le soprano épanoui, radieux et très sûr de Sophie Karthäuser (L’Amour, qui tire les ficelles dans les deux ballets) n’a plus la candeur juvénile des boutons de rose que Bill chérissait dans les années 80, mais l’univers cède à ses charmes puissants. Les décrets impérieux de la Prêtresse requièrent sans doute un peu plus d’autorité que ne leur en confère Emmanuelle de Negri, qui, par contre, se révèle dans Pigmalion, où la métamorphose vire à l’enchantement. Elle trouve le ton idéal, les justes inflexions pour exprimer le désarroi de la Statue, qui s’anime et s’éprend aussitôt de son créateur, une composition périlleuse louvoyant entre les écueils de l’afféterie et du grotesque. Mais comment ne pas soupirer et chavirer avec elle ? Son Pygmalion a tout pour lui : la beauté, la classe et un sex-appeal irrésistible. En outre, le ramage est à l’avenant. Ténor d’essence légère et de couleur claire, Ed Lyon sert avec panache un rôle brillant mais ardu, toute de grâce et d’agilité, vraisemblablement écrit pour une des meilleures hautes-contre de son temps. Les chœurs ne sont pas en reste (on note quelques belles individualités parmi les dessus) et l’orchestre déploie ses plus beaux atours dans des pages, il est vrai, plus élaborées et denses que celles d’Anacréon. Le Rameau des Arts florissants chante et respire avec un naturel époustouflant, il nous revigore et fait un bien fou ! Conquis, le public en redemande et insiste, mais aucun bis ne semble prévu. Cette soirée fut décidément trop courte…
 
Bernard SCHREUDERS 

 

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