Le festin nu

Récital - Paris (TCE)

Par Bernard Schreuders | lun 30 Novembre 2009 | Imprimer
Son récital édité par Deutsche Grammophon nous a passablement déçu, soit, mais les rôles de basse ont trop souvent été les parents pauvres des productions haendéliennes pour ne pas se réjouir qu’Ildebrando D’Arcangelo leur prête la richesse de son timbre et ses graves testostéronés. Après tout, si, en studio, la caractérisation laissait franchement à désirer, le concert allait peut-être libérer l’expression. A défaut, nous pourrions admirer la beauté du geste musical, la plastique de l’organe et sa rencontre avec le soprano arachnéen de Sandrine Piau. Las ! Non seulement la grippe en a décidément autrement, mais c’est un mezzo qui fut appelé à la rescousse en lieu et place du baryton basse si ardemment désiré. Il fallait tout le charisme d’Ann Hallenberg pour dissiper notre déconvenue et la transformer en pur bonheur !
 
Ce n’était, du reste, qu’un juste retour des choses, comme le soulignait la brève de Forum Opéra, puisque, après l’avoir incarnée à Amsterdam, elle avait dû renoncer à chanter Didon au Théâtre des Champs-Élysées deux semaines plus tôt. Pour ce remplacement au pied levé, la mezzo suédoise s’est concentrée sur le rôle-titre d’Ariodante qu’elle a endossé à Beaune l’été dernier avec le même chef. Il faut néanmoins un certain cran pour se lancer à froid dans les traits enjoués mais redoutables de « Con l’ali di costanza ». Ann Hallenberg n’en fait qu’une bouchée, avec un aplomb et un plaisir manifeste, démontrant que la roulade, stylée et bien comprise, peut être, pour reprendre les mots de Balzac, « la plus haute expression de l’art ». Un « Dopo notte » fougueux et jubilatoire nous permet en outre d’apprécier deux octaves sonores et dont aucune note ne se trouve escamotée, le fait n’est pas si fréquent. A l’instar de Senesino, Guadagni ou Crescentini, Carestini nous prouve que les castrats n’étaient pas que des animaux de cirque : seul un immense tragédien, aux ressources infinies, pouvait inspirer « Scherza infida » et lui donner le jour. Ann Hallenberg se l’approprie et renouvelle ce geste créateur, qui est l’essence même du bel canto et la raison d’être du Da Capo : un monde en soi jaillit de ses ornements et de ses accents éperdus, tristes à nous vriller l’âme ou attendris par le sourire d’extase des martyres. Si l’étincelant « Da tempeste il legno infranto » de Sandrine Piau nous ramène brutalement à la réalité, ce n’est peut-être pas plus mal, car aucune transition n’est véritablement possible après un tel choc.
 
L’abattage du soprano est salué par les cris du public et les roses d’un fan énamouré, mais il ne reflète guère une prestation déroutante. Sandrine Piau ouvrait le concert avec une autre Cléopâtre également portraiturée par Haendel, celle du méconnu Alexander Balus. Les deux pages extraites de cet oratorio, à l’affiche du dernier album de la chanteuse (« Between heaven and earth »), traduisent la douleur et l’impuissance de la fille de Ptolémée, pharaon retors qui donne sa main au roi de Syrie avant de trahir ce dernier. « O take me from this hateful » est arraché à son contexte et ses six premières mesures a cappella, austères et empreintes de gravité, ont de quoi surprendre après l’ouverture d’Ariodante. Cet accompagnato, en revanche, prépare l’auditeur à l’épure sublime de « Calm thou my soul… », idéalement servie par le chant pudique et d’une grande intériorité de Sandrine Piau. Il est sans doute des choix moins exigeants et plus payants pour un récital ; les pages retenues semblent trahir en réalité un tempérament mélancolique et sombre que la voix de l’artiste ne laisse guère deviner mais qui peut s’exprimer au détour d’une interview. On aimerait toutefois qu’elle quitte cette réserve et s’abandonne dans « Se pietà di me non senti », où on l’a connue bien plus engagée. Irrésistible, mais frugal, le « Se rinasce nel mio cor » d’Ariodante rompt, enfin, avec le registre élégiaque où elle semblait cantonnée.
 
Les airs de Vivaldi donnés en seconde partie et enregistrés il y a plusieurs années par la même équipe pour Naïve (« Arie d’opera », OP 30411), ne nous comblent pas davantage : « Certo timor » manque de feu et d’audace dans les reprises alors que la tessiture trop grave de « L’Innocenza sfortunata », écrit pour le contralto Francesco Braganti, prive de rayonnement le mezzo clair d’Ann Hallenberg. C’est pourtant à Vivaldi que nous devons un autre grand moment, magique, inoubliable – et tant pis si ces mots font ricaner les blasés ! Après le duetto de Ginevra et Ariodante « Bramo aver mille vite », on se prend à regretter que le programme, un peu chiche, n’ait pas davantage réuni les chanteuses dont la complicité est un régal pour les yeux comme pour les oreilles, lorsque Sardelli annonce en bis la frémissante aria con eco « Zeffiretti che sussurate » popularisée par Cecilia Bartoli sur son album Vivaldi. La diva nous avait cependant caché que dans sa version originale, ce bijou est destiné à deux voix. Il Modo Antiquo ne dispose que d’un clavecin là où la partition en requiert deux et les solistes, qui ne peuvent disparaître en coulisse, en sont réduites à tourner le dos à la salle pour simuler un écho, mais elles sont touchées par la grâce et rivalisent de sensualité. Subjugué, le public en redemande, il n’aura droit qu’à la reprise de « Se rinasce nel mio cor ». L’heure n’est pas à l’abondance ni au festin, mais à l’ambroisie. Ce soir, il s’est passé quelque chose, nous avons vibré et reçu ce don rare qui fait tout le prix du live et nous incite même à l’indulgence pour les égarements d’un orchestre désinvolte.
 
Bernard SCHREUDERS

 

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