Le crépuscule des hippopotames

La Gioconda - Rome

Par Cédric Manuel | jeu 25 Octobre 2012 | Imprimer
 
Après 20 ans d’absence, Rome retrouve la rare Gioconda dans une mise en scène de Pier Luigi Pizzi que l'on verra à Paris en mai 2013, en coproduction avec le Teatro Real de Madrid, le Liceu de Barcelone et la Fondation des Arènes de Vérone. Collaboration hispano-italienne pour une scénographie que l’on devine vénitienne, grâce aux canaux que laissent imaginer le va-et-vient de gondoles et les fameux ponts à arche unique ou l’irruption épisodique de mimes bariolés tout droit venus de la Commedia dell’Arte et dont les gestes caractéristiques sont d’une grande beauté. C’est d’ailleurs, avec les réminiscences du Carnaval, tout ce que l’on verra de la Cité des Doges, car il ne faudra pas chercher dans des décors couleur muraille sale et des escaliers omniprésents la lumière de la lagune et encore moins les perspectives du Grand canal. La scène est le plus souvent plongée dans une semi-obscurité, comme figée dans un crépuscule permanent, qui illustre bien mal le beau « cielo e mar » du prince Enzo, à moins que les deux soient d’encre. La direction d’acteurs, certes bien présente, n’en est pas moins sommaire et ne contribue pas peu à la fadeur de l’héroïne ou à l’indifférence qu’inspire le héros.
Odieux et visqueux à souhait, le Barnaba de Claudio Sgura, malgré un baryton pas toujours séduisant, joue et chante à merveille ce personnage à mi-chemin entre Iago et Scarpia. Inspiré dans son premier grand air « O monumento », où l’aigu final est un modèle de puissance et de justesse, il déçoit davantage dans l’air du Pescatore, il faut dire expédié à un train d’enfer par le chef.
Ekaterina Semenchuk est une Laura assez effacée, mais fort agréable à écouter. Son mezzosoprano est d’ailleurs assez léger, ce qui sied mieux au personnage. Sa prière « Stella del marinar » est des plus réussie.
La voix, plus profonde et parfois impressionnante d’Elisabetta Fiorillo fait merveille dans le rôle de la vieille aveugle, qu’elle joue avec une crédibilité remarquable, ce qui ne suffit pas à masquer un vibrato prononcé assez gênant par moments.
Alvise impitoyable, Roberto Scandiuzzi brille davantage par son autorité que par sa performance. Sa voix subit en effet une certaine usure, moins perceptible à l’acte I qu’à l’acte III, malgré quelques coups d’éclat qui laissent finalement percevoir toute la palette des nuances dont le trévisan est capable.
 
Aquiles Machado déçoit quelque peu en Enzo. Pas toujours très audible ailleurs qu’à l’avant-scène, il semble avoir quelque peine à entrer dans un personnage au demeurant assez peu séduisant. Son émission est souvent bien étriquée et on se prend à trembler à chaque aigu, bien que son « cielo e mar » soit plutôt réussi.
Il ne fait pas de doute qu’Elisabete Matos a la voix adéquate pour Gioconda. La diction et la projection y sont, mais pas toujours les nuances, ce qui conduit à des contrastes violents qui finissent par lasser et qui ne peuvent que l’éprouver. Manquant de présence sur scène et plutôt gauche, elle ne finit par émouvoir qu’après un « Suicidio » d’excellente tenue, jusqu’au finale, sans tâche.
  
Toujours excellents et même impressionnants dans les ensembles, les choeurs manquent davantage d’homogénéité dans les passages plus piani, ce qui s’entend en particulier au début de l’acte II.
Enfin, Roberto Abbado s’emploie à exalter les contrastes parfois brutaux de la partition, tendant un tapis soyeux aux violons et permettant aux vents, remarquables, de montrer tous les progrès réalisés par cet orchestre. Malheureusement, le chef milanais n’y va pas de main morte dans les tutti, couvrant ses chanteurs et alourdissant çà et là une partition qui n’en a pas toujours besoin....
Si l’on ajoute à tout ceci des chorégraphies bien conventionnelles à l’acte I, cette représentation un peu routinière mais de bonne tenue aurait été fort honorable. Mais le niveau en est relevé par le formidable spectacle offert par les danseurs Letizia Giuliani et Angel Corella, solistes d’une Danse des heures chorégraphiée avec une telle intelligence, une telle poésie, une telle finesse, qu’on en regretterait (presque) de penser que cet exercice convenu est généralement fort inutile (nonobstant, parfois, la musique…). Décidément les hippopotames du Fantasia de Disney étaient bien loin. Ce qu’ont réalisé ces jeunes gens confinait au sublime. Que la grâce qu’ils nous ont si bien montrée leur soit rendue.
 

 

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