Le Bel Canto le plus pur

Récital - Puteaux

Par Marcel Quillévéré | lun 13 Décembre 2010 | Imprimer
Les Rencontres Musicales (une belle initiative de la Mairesse et de la Municipalité de Puteaux, sous la houlette de Youra Simonetti, directrice générale) ont lieu chaque année depuis 2008. Cette année, le directeur artistique des Rencontres, le chef d’orchestre italien Marco Guidarini - qui a été directeur musical de l’Opéra de Nice de 2001 à 2009 – a mis les petits plats dans les grands. Pour rendre hommage à Bellini, mort à Puteaux en 1835, il a proposé à la ville d’organiser un Concours annuel de Bel Canto qui porterait le nom du compositeur et qui serait réalisé en partenariat avec le Concours Bellini de Catane (Sicile), ville natale du compositeur. Les Rencontres Musicales de cette année se sont donc déroulées autour de cet événement et Marco Guidarini a eu l’excellente idée d’inviter la soprano June Anderson à donner un récital consacré à l’art du Bel Canto et à Bellini, en ouverture de ce mini festival.
Depuis la mort de Joan Sutherland, June Anderson, on le sait est l’une des dernières héritières de cette technique belcantiste si particulière, qui remonte, de professeurs en disciples, à Manuel García (junior et senior !) et à Matilde Marchesi. On sait aussi que c’est surtout en Amérique que cette technique a eu de tout temps ses plus fervents adeptes (et encore aujourd’hui), depuis qu’un jour de 1825, Manuel García est venu à New York interpréter l’Almaviva de Rossini avant d’y créer le Don Giovanni de Mozart un an plus tard (Sa fille, María Malibran chantait Zerline).
 
L’auditeur contemporain est-il encore suffisamment averti pour entendre dans ce chant tout ce qui en fait l’extraordinaire richesse et cette ligne à nulle autre pareille? On l’espère vraiment, car Joan Sutherland et June Anderson donnent à comprendre ce bel canto patiemment construit, au fil des ans, comme le faisaient leurs aînées, sur un travail du souffle précis et souple, en constant appui de l’instrument vocal. C’est ce qui permet cette émission très haute (« dans le masque », selon une expression souvent mal comprise), cette richesse en harmoniques et en brillant et ce legato dont la pureté permet à chaque voyelle justement prononcée de s’épanouir librement. C’est un art d’orfèvre, peu spectaculaire, au premier abord, mais qui fascine les vrais amateurs de bel canto et aussi (suprise !) les jeunes auditeurs qui se trouvaient au Théâtre des Hauts de Seine le 13 décembre dernier. 
 
Un art où tout (technique et expression) est intérieur. Lors de sa master class, June Anderson conseille justement à une chanteuse qui chante toutes mâchoires dehors, de bien regarder Maria Callas : « Elle ouvrait peu la bouche, sauf dans l’aigu, c’est à l’intérieur que tout se passe ». D’où cette impression de chant constamment bien conduit et contrôlé, qui permet toutes les modulations et virtuosités et qui tient l’auditeur en haleine. C’est en lui, avant tout, que réside la théâtralité de l’opéra belcantiste. Mais quel metteur en scène a-t-il jamais été suffisamment à son écoute ?
 
June Anderson, en grande forme, l’a fait entendre de superbe manière lors de son récital. Et Dieu sait pourtant qu’elle devait lutter contre l’acoustique sèche et anti-musicale du Théâtre de Puteaux et que Jeff Cohen a dû accomplir des miracles sur un piano de piètre qualité, qui semblait ne pas avoir été accordé de la journée ! Oui miraculeux c’est le mot car, malgré tous ses handicaps, la magie a opéré.
Le programme commençait par ces mélodies où Bellini, avec une économie, voire une pauvreté de moyens, requiert de l’interprète ce chant sans failles, à nu, qui peut, seul, créer l’émotion qui touche le public. Belle complicité entre les deux interprètes, en particulier, dans cette singulière « Malinconia »qui terminait le cycle avec une profondeur insoupçonnée.
Jeff Cohen, toujours à l’unisson de la soprano, lui tisse un prélude d’une poésie lunaire dans « Dopo l’oscuro nembo » de Bellini, un air superbe qu’il réutilisera dans I Capuletti e i Montecchi. Quand le piano lui aussi a tout compris du bel canto ! Et d’ailleurs un orchestre est-il capable de chanter le début de « Casta Diva » de la sorte ? Là où les violons s’ennuient si souvent dans les arpèges belliniens, le piano s’amuse à les égrener rubato dans un impeccable legato. Dans ces deux airs c’est une magistrale June Anderson que l’on entend avec ces « pleurs dans la voix » que semblaient percevoir les spectateurs de ses Norma à Genève et à Marseille (en 1999 et en 2006). La maîtrise du souffle jusqu’au bout des phrases, ses tenues dans l’aigu, ses messa di voce et ses pianissimi sur le fil sont bouleversants.
Après l’entracte, « La Vie Antérieure » qui clôt le groupe de mélodies de Duparc, où son bel canto au service de Baudelaire aurait fait rêver Wagner, nous fait imaginer des Wesendonck Lieder où elle saurait distiller à merveille, entre autres, toute la langueur de « Im Treibhaus ». Puis, après la douce plainte de la Desdémone de Rossini, June Anderson termine son programme avec le « Non credea mirarti »de La Sonnambula où elle est au sommet de son art, jusqu’à ce Mi bémol rayonnant qui s’épanouit à la fin.
 
En bis, elle surprend le public par son interprétation tellement juste et savoureuse de l’air de Show Boat de Jerome Kern, « Can’t help loving dat man ». C’est un bijou musical et théâtral qui ne pâlit pas de la comparaison avec Bellini. June adore la comédie musicale, cela se sent et le public est debout.
 
 

 

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