La vie est un songe, the world is a stage

Dido and Aeneas - Paris (Favart)

Par Laurent Bury | lun 05 Mars 2012 | Imprimer
 
 
 
Créé à Vienne en mai 2006 à la demande de Stéphane Lissner, ce Didon et Enée semble désormais faire partie du glorieux patrimoine de la Salle Favart sous le règne de Jérôme Deschamps, et c’est avec joie qu’on accueille la reprise d’un des très grands moments de la saison 2008-2009. L’éblouissement est total, la soirée se déroule comme un rêve, même si l’on peut évidemment trouver quelques détails à contester.
 
Dans sa mise en scène, Deborah Warner fait preuve d’une maestria diabolique, et réussit à rendre comme visibles les différents styles qui se côtoient musicalement dans l’œuvre. Elle montre en outre qu’il est possible de mélanger les époques de manière intelligente, ce qui n’a pas toujours été le cas ces derniers temps sur les scènes parisiennes. Dans l’étrange prologue, Fiona Shaw propose une incarnation stupéfiante des trois poèmes du XXe siècle choisis pour remplacer le texte de Nahum Tate : elle arbore un corsage élisabéthain par-dessus son jeans, illustrant parfaitement ce mélange des périodes. Le monde des rois et des reines, habillé comme les protagonistes de Shakespeare in Love, évolue à l’intérieur d’un espace délimité au sol, sorte de scène dans la scène ; magnifiquement vêtue par Chloe Obolensky et éclairée par Jean Kalman, la reine de Carthage meurt dans les bras de ses suivantes comme sur les plus belles toiles des Caravagesques italiens ou des peintres de l’école d’Utrecht. La Sorcière porte un costume inspiré de la Renaissance, mais fume des joints, et ses deux complices sont de notre temps ; par leur jeu et leurs gestes, toutes trois se situent dans un registre parodique, un peu provoc, un peu trash. Le chœur est en tenue moderne, sombre et sobre. Et les fillettes de la Maîtrise des Hauts de Seine ajoutent encore un quatrième ingrédient : en uniforme d’écolières anglaises, elles ne chantent pas, mais apportent à la représentation un supplément d’énergie et renvoient à ce pensionnat où l’opéra de Purcell a été donné (mais sans doute pas créé : dans le programme, les musicologues Bruce Wood et Andrew Pinnock nous mettent l’eau à la bouche en annonçant qu’ils présenteront à l’université de Southampton, en juilllet prochain, « une preuve qui connecte fermement Dido à la cour de Charles II, qui prouve que l’histoire a bien commencé en 1683 ou 1684, et qui permet à toutes les évidences déjà avérées de coïncider »…)
 
 
Par rapport à 2008, la distribution est inchangée, à un soliste près : Christopher Maltman était sans doute préférable à Nikolay Borchev, dont l’Enée benêt et fier-à-bras, au chant parfois un peu raide, semble plus soucieux de décibels que de subtilité. Lina Markeby manque de graves pour rendre pleinement justice au magnifique « Oft she visits this lone mountain », un peu sacrifié par l’émotion et la tension nerveuse auxquelles est alors censé succomber le personnage de la Deuxième Femme, dans cette mise en scène. Pour le reste, on n’a que des éloges à adresser aux chanteurs. Ben Davies est un réjouissant Marin. Le toujours brillant Marc Mauillon est un Esprit particulièrement incisif dans sa brève intervention. Déchaînées – défoncées ? –, Ana Quintans, admirée il y a peu dans Egisto (voir recension), et Céline Ricci donnent une digne réplique à l’hénaurme Sorcière, prête à toutes les outrances, de Hilary Summers, dont le timbre naturellement étrange trouve ici un emploi tout à fait adéquat. Judith van Wanroij prête à Belinda une voix sonore et charnue, loin des soubrettes auxquelles le rôle est parfois confié ; plus qu’une confidente, elle est ici presque la sœur sur laquelle s’appuie la Didon de Virgile et de Berlioz. Enfin, en reine infortunée, Malena Ernman atteint dès son entrée en scène une intensité de jeu quasi racinienne. Celle qui avait été révélée au public parisien en Nerone dans l’Agrippina de Haendel en 2000 au Théâtre des Champs-Elysées triomphe ici dans un registre bien différent, autant comme actrice que comme chanteuse. Par la finesse dramatique de leurs interventions et par la pure beauté du son, le chœur et l’orchestre des Arts Florissants jouent eux aussi un rôle clef dans cette réussite éclatante. Le tout emmené par William Christie à qui certains reprocheront peut-être un relatif manque de folie, mais à un tel niveau de réussite, on aurait tort de bouder son plaisir. Puisse revenir très vite ce spectacle où, lundi soir, certains spectateurs n’hésitaient pas à voir l’événement lyrique de la saison !
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Production disponible en DVD
 
 

 

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