La paix et la guerre

Iolanta / Francesca da Rimini - Vienne (Theater an der Wien)

Par Clément Taillia | dim 29 Janvier 2012 | Imprimer
 
Que relie Iolanta, parenthèse enchantée dans la sombre production lyrique de Tchaïkovski, à Francesca da Rimini, où Rachmaninov jette tout ce que son talent d’harmoniste contient de noires menaces et de sinistres évocations ? Peu de choses, sinon la langue et, partant, un mythe puissant : « l’âme russe », censée marquer d’un fer plus rouge que jamais tout ce que la littérature, la musique, la peinture ont fait là-bas. Ce mythe peut-il unir deux opéras qui, en dehors d’une similitude formelle (durée brève, livret de Modest Tchaïkovski) contient surtout des différences ? Peut-être… Au fond, on trouve de part et d’autre les mêmes chatoiements dans l’orchestration, les mêmes types de voix, la même générosité dans l’usage du chœur. Mais ce mythe ne peut-il plus être invoqué sans le rappel de l’époque soviétique ? Il faut croire que non.  L’armée rouge envahit la scène à la fin de Iolanta, en un curieux contrepoint de la liesse générale qui saisit les personnages d’une œuvre où pour une fois, l’amour rend la vue au lieu de rendre aveugle, pour organiser, après l’entracte, la déportation des différents protagonistes de Francesca. Le spectateur ne pourra pas s’empêcher de trouver cette liaison entre Tchaïkovski et Rachmaninov aussi artificielle que téléphonée, mais cela ne l’empêchera pas d’apprécier tout ce que la transposition soviétique, quoique prévisible, apporte en atmosphère et en climats sinistres à la deuxième partie de soirée. C’est que le metteur en scène britannique Stephen Lawless sait, par la mobilité de sa direction d’acteur et la justesse des personnages dessinés sous nos yeux, éviter les écueils habituels de ce type de démarche artistique : la transposition, ici, n’est pas un prétexte fallacieux permettant de dissimuler une vraie banalité du propos, mais ouvre, au contraire, les perspectives d’un vrai travail théâtral.
Un travail théâtral auquel les chanteurs souscrivent avec enthousiasme : transfigurés en acteurs, ils ne font que mieux nous combler de leurs talents vocaux. Si la distribution compte peu de grandes vedettes, elle ne déclenche pas moins les ovations d’un public sous le charme, à juste titre. A Saimir Pirgu et Olga Mykytenko revient la lourde tâche d’assumer les rôles des deux couples d’amoureux de notre soirée. Le premier, auréolé d’une gloire naissante pleinement méritée, montre une voix juvénile, un engagement plein de fougue, une vigueur roborative. La deuxième, habituée des opéras d’Essen et de Hambourg (sauf erreur, les français n’auront pu la voir qu’à Lyon et Montpellier, ces dernières années), subjugue par la puissance d’un instrument fort d’une technique à toute épreuve, à même de dessiner avec un égal bonheur les traits d’une jeune fille romantique comme ceux d’une maîtresse fatale. Excellent doublé également pour la basse Dmitry Belosselsky, superbe figure de père tragique dans Iolanta, mari en proie à une incroyable démence jalouse dans Francesca. Des autres chanteurs, on distinguera Dalibor Jenis, très apprécié des viennois et particulièrement sonore dans le rôle de Robert, mais il faudrait citer chaque membre de ce casting inoubliable : dans une ville qui se signale souvent par son conservatisme et son attachement au star-system, il fallait à tous ces artistes énormément de talent pour garantir le succès de ces nouvelles productions.
 
Il fallait aussi un chef capable d’habiter les deux œuvres avec un sens certain de la différenciation et de la nuance, mais avec un même dynamisme, une même expérience, un même sens du lyrisme et de la mélodie. Remplaçant Kirill Petrenko, Vassily Sinaisky exalte avec bonheur un Orchestre de la Radio de Vienne en très grande forme, et un Chœur Arnold Schoenberg (très sollicité) fidèle à sa légende, c’est-à-dire splendide, sans mettre en péril l’intelligibilité du chant ni la lisibilité des deux partitions. Dans l’acoustique très intimiste du Theater an der Wien, le déploiement du maelström sonore manque parfois nous submerger, mais au détour d’un solo de hautbois, dans le contour d’un trait de violon solo se dissimulent toujours des trésors de délicatesse qui font mentir à chaque instant ceux qui tentent de fustiger le manque de subtilité des compositeurs russes : l’âme russe, ce soir, était toute poésie.
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