La magie Bartoli

Semele - Paris (Pleyel)

Par Christophe Rizoud | dim 04 Décembre 2011 | Imprimer

 

En l'absence d'actualité discographique, Cecilia Bartoli a prétexté Semele de Haendel pour offrir au public parisien son traditionnel concert de fin d'année. Semele : un rôle qu'elle connaît bien pour l'avoir interprété à plusieurs reprises à Zurich dans la mise en scène désormais historique de Robert Carsen (cf. notre recension). Et un rôle qui lui convient bien car il lui permet d'exposer toutes les facettes de son art : cette virtuosité exceptionnelle sur laquelle elle a établi sa réputation mais aussi ce chant à fleur de lèvres où la voix semble devenir miroir de l’âme. Dans les deux cas, on admire une conduite du souffle qui autorise tous les effets et une palette expressive hors du commun. Aussi incroyable que cela puisse paraître, Bartoli nous fait entendre le sourire de « Endless pleasures », ressentir la torpeur de « O sleep », etc. Le timbre, que l’on a pu trouver d'autres fois aminci, expose ici une fraicheur retrouvée. Surtout, débarrassée des contraintes de la mise en scène, la mezzo(?)-soprano peut faire son propre théâtre. C'est là qu'elle excelle et c’est ainsi, bien plus qu’à l’opéra, qu'elle a construit sa formidable carrière. La preuve avec « Myself I shall adore » où un miroir a la main, elle joint le geste au chant, habillant d'intention les innombrables vocalises que comprend l’air. Aucune autre scénographie n’aurait pu convenir davantage à la démonstration. Conquis, le public sourit, rit, s’esclaffe avant de se répandre en applaudissements (« brava » crie-t-on de tous les côtés, « bravissima » assène une fois le silence revenu un spectateur en mal de surenchère). A un « No, no! I’ll take no less » prodigue ou la voix pliée dans tous les sens finit par s’assécher, on continue cependant de préférer l'économie de moyens qui conduit à un « Ah me! too late » divinement exhalé. Divine assurément mais pas diva. C’est aussi ce que l’on aime chez Bartoli, une générosité bon enfant, une manière intense de vivre son chant sans tirer la couverture à elle. La partition a beau offrir plus de dix airs à Semele, on n’a jamais l’impression qu’il s’agit d’un one (wo)man show.

A Charles Workman d'ailleurs, avant elle, la première salve d''applaudissements à l’issue d’un « Where’er you walk » inspiré d’un bout à l’autre malgré plusieurs attaques périlleuses. Dans l’ensemble, son Jupiter apparait en meilleure forme qu’à Zurich il y a trois ans. La vélocité de « I must with speed amuse her » le prend encore de court mais le chant reste superbement conduit. Christophe Dumaux en Athamas connaît aussi son heure de gloire avec un « Despair no more shall wound me » dont il surmonte brillamment la bravoure. Le premier acte le voit davantage sur la réserve, vraisemblablement souffrant (il porte souvent la main à la bouche), privé de ce charisme vocal dont on a pu ailleurs apprécier l’impact. Hilary Summers se taille un franc succès en interprétant une Junon plus théâtrale que vocale. L’on n’est pas prêt d’oublier la silhouette et l’humour ravageur de sa déesse. Il n’est pas sûr en revanche que l’on veuille graver son « Hence, Iris, Hence way » dans le marbre. Tout comme on ne s’attardera pas sur l’Ino pâteuse de Liliana Nikiteanu. Jaël Azzaretti et Brindley Sherratt ont moins l’occasion de briller et c’est dommage. La première est une Iris d‘une fraicheur revigorante, vive, pétillante ; le second ne s’écarte jamais de la ligne en Cadmus et fait valoir en Somnus des graves d’une profondeur méritante.

On attendait beaucoup de Diego Fasolis, peut-être trop. Il est vrai que porté par un English Voices d’une cohésion rare et un Orchestra La Scintilla aux sonorités infaillibles (même les cors et les trompettes ne dérapent pas), son Haendel ne démérite jamais. Millimétré, avisé, dégraissé et pourtant, très collé monté. On aurait voulu que le chef d’orchestre fasse preuve dans cette œuvre connue de la même inventivité que dans son récent Farnace. On aurait aimé, à l'image de sa gestuelle, plus de surprises, plus de contrastes, plus de risques (même le chœur final « Oh terror and astonishment » parait trop mesuré). A cette précision exemplaire, il aurait fallu ajouter l’imagination, le drame, le relief, le frisson, tout ce qui aurait donné à la représentation non seulement son indéniable succès mais plus précieux encore : sa magie.

   

 

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