La fête de la musique

Tannhäuser - Toulouse

Par Maurice Salles | ven 22 Juin 2012 | Imprimer
 
Peu avant de mourir, Wagner disait devoir au monde un Tannhäuser. De fait, il avait remanié plusieurs fois l’œuvre depuis 1845, parfois en fonction des circonstances, plus nécessairement pour la rapprocher de l’idéal musical qu’il avait mûri après cette date. Dès lors, quelle version retenir ? Harmut Haenchen, le chef qui dirige cette reprise toulousaine, prend le parti de s’appuyer sur le dernier état connu, celui des représentations de 1875 à Vienne (dont Wagner avait assuré lui-même la mise en scène) enrichi des modifications décidées à Paris en 1861 qu’il considère logiquement comme des améliorations. Ce choix pourrait sembler trop ambitieux si l’on s’en tient à la lettre des effectifs : environ cent trente musiciens à Toulouse contre les cent quarante-cinq de Vienne, mais les dimensions du Capitole et les instruments contemporains compensent très probablement la différence, à en juger par l’enthousiasme des nombreux wagnériens présents, locaux et forains.
Et c’est un fait que ce Tannhäuser est une magnifique réussite musicale dont les forces toulousaines peuvent s’enorgueillir. Les chœurs, notablement renforcés, ont la cohésion, la subtilité et la puissance. Qu'il s'agisse de spatialisation, d’ardeur « patriotique » , de ferveur religieuse ou de colère grondante, ils distillent ou font retentir les effets superbement. L’orchestre donne dès l’ouverture la preuve de son engagement dans cette lice de longue haleine. Les instrumentistes éprouvent-ils, au fur et à mesure qu’ils s’immergent dans l’œuvre, l’ivresse que la musique communique à l’auditoire ? Probablement pas, car couleurs des bois, lyrisme des cordes, éclat des cuivres sont dosés avec une précision qui exclut tout abandon. Harmut Haenchel, comme on l’a compris grand spécialiste de Wagner, commence un peu rapidement, semble-t-il, sans rien d’empesé ou de solennel, et puis sans que l’on sache comment il fait monter de la fosse un flux musical fascinant avec une science du crescendo et des diminutions, où les sons deviennent les sentiments et les émotions des personnages. La tension ne faiblira pas un instant, même au deuxième acte, où la forme mélodique à la Weber pourrait sembler fade après les éclats du Venusberg, mais dont l’ensemble final vibrant donne des frissons. Quand au dernier acte les montées tourbillonnantes deviennent maelström, le paroxysme sonore est contrôlé de manière impériale (récit de Tannhäuser) et l’ascension finale des cordes tire littéralement de son fauteuil.
Par bonheur, les chanteurs se situent à la même altitude. Qu’il s’agisse du pâtre, du landgrave ou des trouvères rivaux de Tannhäuser, ils ont les moyens et la maîtrise de leurs rôles. Parmi eux Wolfram reçoit de Lucas Meachem une qualité de timbre, une tenue de ligne, une longueur de souffle, une palette expressive qui enchantent. Le temps n’a pas de prise sur la Vénus de Jeanne-Michèle Charbonnet, dont les aigus sont intacts et toujours percutants et dont les graves se sont encore enrichis. Il faut peu de temps à Petra Maria Schnitzer pour placer sa voix et exhaler la fraîcheur, la douceur et la souplesse du personnage d’Elisabeth, qu’elle semble néanmoins ce soir plus chanter que ressentir. Interprète du rôle-titre sur toutes les grandes scènes, Peter Seiffert ne s’épargne pas et dès le début emplit le théâtre avec une générosité sonore presque excessive. Avec son allure de David Douillet il renvoie dans les cordes les exégèses qui font de Tannhäuser le représentant des artistes en rupture de ban. Sans les exclure, il impose la vérité humaine qui donne au personnage son impact universel. A l’entendre l’évidence va de soi : c’est de son tempérament que le chevalier-trouvère est victime, et l’ampleur de son expansion vocale – son côté grande gueule, pour être clair – rapporté à l’élégance du chant de Wolfram n’est que la conséquence d’une nature qu’il ne contrôle pas, ce qui explique tout son parcours et ses déboires. Ainsi Peter Seiffert triomphe de la difficulté du rôle aussi bien comme chanteur que comme acteur.
 
Et la réalisation scénique ? Disons sans méchanceté qu’elle n’atteint pas les mêmes hauteurs. Plastiquement les décors minimalistes de Frédéric Casanova se laissent voir sans déplaisir, de la grande paroi souterraine taillée dans le roc noir du Vénusberg à la salle de la Wartburg, garnie de marbre clair et poli, oppositions fidèles à l’esprit. Mais la grisaille de l’espace hors du Vénusberg a-t-elle une signification symbolique ? Un tableau coloré n’est-il pas nécessaire, pour confirmer la difficulté d’être de Tannhäuser, que ce dont il se languissait ne peut combler ? Sans transporter, les lumières de Catherine Olive ne choquent pas. D’après sa biographie, Michaela Burger débute comme costumière à l’opéra. Pour habiller la cour du landgrave elle imagine cent tenues et coiffures qui ont en commun l’extravagance. Pourquoi pas ? Sauf qu’on ne cesse de se demander si c’est bien la marque du conformisme censé régner à la Wartburg ou si ces manifestations d’une liberté individuelle sont compatibles avec l’ordre moral. Ce qui distrait de la musique sans nécessité. Quant au maître d’œuvre Christian Rizzo – puisque décorateur, costumière et éclairagiste font partie de son équipe – on apprend avec plaisir dans le programme de salle qu’il a décidé de ne pas aller contre l’œuvre. Est-il allé suffisamment vers elle ? Sa deuxième mise en scène d’opéra montre des limites dans le maniement des foules – déplacements des chœurs – et le traitement de certaines scènes – les retrouvailles entre Tannhäuser et ses anciens compagnons où ces derniers sont en ringuette. Qu’apporte l’introduction du personnage muet qui amène Vénus en scène comme un objet et apparaît çà et là par la suite ? Quant à l’idée de déposer autour des corps d’Elisabeth et Tannhäuser des lampes tout en invoquant le ciel, avouera-t-on notre déception ? On attendait qu’ensuite ils soient téléportés ! Si l’on ajoute le fort agacement né du « ballet » où des jeunes gens désœuvrés – des pensionnaires ? – semblaient se chercher noise pour tuer le temps laborieusement on mesurera l’insatisfaction né de l’écart entre le vu et l’entendu. Alors oui, sans réserve, ce Tannhäuser était la fête de la musique !
 

 

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