La faute à Gregory Kunde

Otello - Bruxelles (La Monnaie)

Par Christophe Rizoud | dim 29 Avril 2012 | Imprimer
 

 

Dieu merci, il est révolu le temps où l'on disait que l'Otello de Verdi avait définitivement disqualifié celui de Rossini (tout comme auparavant le Barbier de Séville du même Rossini avait renvoyé aux oubliettes celui de Paisiello). Pour autant, c'est encore en version de concert que Bruxelles, après Paris propose cet opéra quand Zurich, Lausanne ainsi qu’évidemment Bad Wildad et Pesaro ont, ces dernières années, franchi le pas de la représentation scénique*.

 

Il en faudrait plus pour couper les ailes de Gregory Kunde, ténor pluriel dont l'investissement théâtral est une constante. Dès son entrée sur scène (pourtant malcommode car effectuée par la salle), son personnage s’impose, héroïque, magnétique. En toute objectivité, on reconnaitra que le chant, depuis 2007, date de son maure pesarese, a perdu de la souplesse et de l'éclat. A sa décharge, Gregory Kunde, malade, a dû renoncer il y a quelques semaines à deux représentations des Huguenots. Mais une fois acceptées les griffures du temps et les éraillures d'un timbre dont le brillant n'a jamais été le premier des atouts, comment ne pas s'incliner devant la force de l'interprétation, l'art des nuances en adéquation avec le texte, la science de l'ornementation, la bravoure et le volume. Rien ne résiste à un tel Otello, le seul problème étant pour ses partenaires d'exister.

Ainsi Dario Schmunck, un peu clair de timbre pour Iago, écrasé dans le duo du 2e acte « Non m'inganno, al mio rivale ».
Ainsi Dmitry Korchak, toujours aussi séduisant et vaillant dans le rôle de Rodrigo, bien que poussé dans ses derniers retranchements, et qui, après avoir surmonté tel un coureur d’obstacle toutes les coloratures de « Che ascolto! », aborde son « Ah! vieni, nel tuo sangue » sur les genoux (même si Kunde ne rivalise plus dans ce duo d'aigu, de souffle et de puissance comme avec Florez en 2007).
Ainsi même Anna Caterina Antonacci, pourtant connue pour son engagement scénique, qui reste sur la réserve jusqu'à ce qu'enfin la partition lui offre le premier plan (à la fin du deuxième acte et une bonne partie du troisième). Une fois la main prise, cette tragédienne d’exception fait de la romance du saule, que l'on a pu trouver ailleurs barbifiante, un grand moment d'émotion. La virtuosité n'est plus le premier des atouts de sa Desdemone mais l'art de colorer les sons et de donner un sens aux notes demeure remarquable.
Excellente Emilia de José Maria Lo Monaco, beaucoup plus discutable Elmiro de Giovanni Furlanetto. Bien épaulé par les forces de La Monnaie, Evelino Pido démontre que chez Rossini l’orchestre ne se contente pas de jouer les figurants mais, tout à sa démonstration, laisse parfois se distendre l’arc dramatique. Et ça, ce n'est pas la faute à Gregory Kunde.

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* Il faut dire que Bernard Foccroulle, lors de sa première saison à La Monnaie (1994) avait confié l'oeuvre à Luca Ronconi... qui n'avait pas convaincu grand monde en dépit d'une distribution superlative : Merritt, Cuberli, Matteuzzi.
 

 

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