La cerise et le gâteau

Par Maurice Salles | sam 15 Septembre 2012 | Imprimer
 
De ce concert de gala destiné à célébrer solennellement les 150 ans d’existence de l’édifice, et donné sous le patronage et en présence des autorités locales, Nathalie Manfrino devait être le joyau, au sein de la corbeille  d’extraits d’œuvres plus ou moins célèbres confiés aux bons soins des musiciens et des choristes de la maison. Peut-on avouer notre déception ? Bien qu’aucune annonce n’ait fait part d’une méforme, Nathalie Manfrino était-elle en pleine possession de ses moyens ? A aucun moment du concert, sinon dans le Gounod final, nous ne l’avons sentie à l’aise. L’émission était dès le départ entourée de précautions qui privaient son chant de facilité, de liberté, et empêtraient l’interprétation. Quand elle chercha à s’en dégager, un accident se produisit, dans l’air de Thaïs. S’il est nécessaire, le volontarisme n’est un moteur d’énergie efficace que s’il soutient des moyens adéquats, et chacun sait que d’un jour à l’autre ils peuvent varier assez largement en fonction de multiples facteurs. Mais si un contrôle physiologique absolu est impossible pour quiconque, quelqu’un de son entourage pourrait-il suggérer à la soprano  de renoncer au châle et aux bras croisés pour « Casta Diva » ? A réveiller le souvenir de Maria Callas par ses attitudes elle s’expose à des comparaisons périlleuses.
Cette relative insatisfaction quant à la cerise sur le gâteau ne gâte en rien la qualité de l’appareil constitué par les chœurs et l’orchestre de la maison. Les premiers s’exhibent dans le chœur des Gitans du Trouvère, puis « La farandole joyeuse et folle » de  Mireille, le « Patria oppressa » de Macbeth, « La cloche a sonné » de Carmen, la valse de Faust, avant de s’unir à la soprano pour le final, le dernier mouvement de l’étrange Gallia de Gounod, lamentation qu’il écrivit durant son exil à Londres en 1871. Si parfois le rendu manque de force – pour Carmen, les chœurs étant en fond de scène – on se répèterait à détailler chacune de ces interventions, tant elles sont toutes marquées du respect des nuances et empreintes d’une grande musicalité. Manifestement les choristes donnent le meilleur d’eux-mêmes pour cette circonstance exceptionnelle.
C’est aussi le cas, on s’en doute, des musiciens de l’orchestre placés sous la direction de leur directeur musical, Giuliano Carella. Leur longue collaboration donne ce soir des fruits délectables, dans ce programme qui marie habilement grands succès du répertoire et raretés savoureuses. Ainsi le concert débute par  l’ouverture des Mousquetaires de la Reine, de Fromental Halévy, premier opéra donné dans l’édifice au XIX° siècle, une pièce qui suggère romances, poursuites, ballets, dans une pulsation martiale et cocardière qui donne envie d’en savoir davantage sur cette œuvre oubliée. De même, comment ne pas succomber au charme de l’ouverture de La Princesse jaune, de Saint-Saëns, dont la démarche à pas menus et pressés sur cordes rapides et précises est enveloppée de caressantes volutes orientalisantes ? Dans l’ouverture de Mireille, c’est tout le drame latent sous la lumière qui s’annonce dans le cor mélancolique et les sourdes percussions. Celle de Guillaume Tell était au programme du premier concert donné en 1862 ; violoncelles, vents et cuivres y brillent, au service de la noblesse de l’inspiration. A l’intermezzo de Cavalleria rusticana ne manquent aucune langueur ou rutilance, et la Méditation de Thaïs, subtil mélange d’intériorité et de sensualité épidermique, met justement en vedette Laurence Monti, le premier violon. La dernière pièce du concert réunit l’invitée, les chœurs et l’orchestre ; elle vibre d’espoir pour Jérusalem. S’égare-t-on à y voir un substitut de Toulon et de son opéra ? Quand la rationalité comptable suggère des rapprochements, voire des fusions, qui entraîneraient la mort progressive d’outils culturels où l’on se bat avec passion pour affirmer une personnalité propre, on comprend mieux la ferveur des artistes et leur fierté de contribuer à la pérennité de l’Opéra de Toulon.
 
 
 

 

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