La Bibliothèque enchantée

Die Zauberflöte - Duisburg

Par Elisabeth Bouillon | dim 05 Décembre 2010 | Imprimer
Fondée en 1956, la Deutsche Oper am Rhein, qui possède un large répertoire, une troupe de haut niveau et un opéra studio, réunit les théâtres de Duisburg et de Düsseldorf. Christoph Loy a eu le temps de s’y former. Lors d’une dizaine de mises en scène étagées sur treize ans, il a peu à peu forgé le style qui le caractérise : une direction d’acteurs d’un réalisme psychologique particulièrement expressif, une mise en valeur systématique des chœurs et de la figuration (il est attentif au moindre détail), enfin une différenciation subtile des rythmes temporels (arrêts sur image, utilisation du ralenti sous des formes diverses) qui confère à ses spectacles une sorte de quatrième dimension.
 
Situer l’action de La Flûte enchantée dans une bibliothèque est un pari très osé auquel on ne croit guère tant qu’on n’a pas vu le spectacle. Cependant, loin d’être anecdotique, cette lecture offre de nouvelles perspectives sur ce chef d’œuvre mozartien. Le rideau s’ouvre sur le premier accord de l’ouverture, révélant une gracieuse façade classique à quatre pilastres, mais le second accord ne suit pas car le prologue est parlé. Deux personnages du siècle des Lumières arpentent l’avant-scène tout en conversant : « Elle », vêtue d’une robe champêtre à paniers, affirme que l’imagination approche de plus près le réel que la raison et qu’un conte de fées en dit beaucoup plus long qu’un livre de philosophie. « Lui », en habit d’encyclopédiste, prétend l’inverse. « Elle » propose le pari suivant : tous deux vont lire alternativement un conte, La Flûte enchantée, qui montrera lequel d’entre eux dit vrai. Son partenaire accepte. « Elle » commence la lecture : « Autrefois, la lune vivait en bonne entente avec le soleil, la Reine de la nuit était l’épouse de Sarastro, grand-prêtre du Soleil, et l’humanité vivait dans la paix et le bonheur. Mais un jour, la Reine de la Nuit se brouilla avec son époux et quitta le Royaume du Soleil. La nuit alterna avec le jour et les hommes connurent les ravages du temps. »
 
A ce point du récit, le second puis le troisième accord retentissent tandis que les deux comédiens franchissent la porte qui ouvre sur la scène. Durant l’ouverture, la façade disparaît dans les cintres, découvrant une bibliothèque à boiseries et galeries où de nombreux lecteurs circulent le long des rayons, sur quatre niveaux : un beau décor de Herbert Murauer, excellemment éclairé par Volkert Weinhart. Les costumes situent l’action au vingtième siècle. Les solistes arrivent isolément, s’installent à une table et s’absorbent dans la lecture d’un exemplaire de La Flûte enchantée. Peu à peu, le livre prend vie et chacun d’eux se métamorphose en un personnage du conte. La présence des protagonistes du dix-huitième siècle qui lisent l’histoire à haute voix en lieu et place des dialogues, réduits à la portion congrue, ajoute encore à la féérie de cette étrange bibliothèque dont les rayons dissimulent le Royaume de la Nuit. Une semi obscurité (éclairage en clair obscur), parfois traversée par des éclairs ou des rafales de vent qui chassent les lecteurs indésirables, alterne avec une lumière solaire. Le lieu s’avère parfaitement adapté à l’initiation des jeunes héros. Lors du chœur final, les voyageurs temporels deviennent visibles pour les personnages de l’opéra et fraternisent avec eux. « Elle » a gagné le pari, la boucle se referme.
 
Anett Frisch, dont nous avons également apprécié la Pamina au Festival d’Erl1, incarne un personnage dense qui perd sa fragilité enfantine et acquiert, au cours des épreuves, la force intérieure qui lui permet de soutenir Tamino et d’achever son initiation. Le Tamino de Corby Welch semble venu d’une autre planète et ne pas savoir comment il est arrivé là. Tout en contraste, il apprend peu à peu à se dominer mais le feu qui couve en lui explose à plusieurs reprises. Vocalement, ce junger Heldentenor a du mal à maîtriser sa voix éclatante, il peine parfois dans les piani et ses forte ne sont pas toujours justes. La soprano colorature Marlene Mild, parfaitement à l’aise dans la tessiture de la Reine de la Nuit, charme par la qualité de son timbre mais sa voix trop légère ne lui permet pas d’exprimer la colère et la haine, en particulier dans son air du deuxième acte. Le personnage en souffre car la fille semble dominer la mère.
 
La basse profonde wagnérienne Hans-Peter König, au superbe timbre de bronze, interprète un Sarastro très serein. Le couple Papageno/Papagena révèle des facettes inattendues de ces personnages si populaires. Le Papageno de Richard Sveda, baryton au timbre clair et rond, fait preuve d’empathie, il cherche à consoler, puis à soutenir Pamina dans ses épreuves. Tout en conservant sa bonne humeur et son sens de l’humour, il développe intelligence et maîtrise de soi durant son initiation. Quant à Alma Sadé, sa voix est ravissante et son vif tempérament convient parfaitement au rôle de Papagena que Christoff Loy a étoffé en la faisant ouvertement participer à l’initiation. Simeon Esper, interprète de Monostatos, nous séduit par la qualité de son timbre et la souplesse de son chant. Son personnage, renouvelé lui aussi, est celui d’un contremaître arriviste, prêt à se ranger du côté du plus fort.
 
Les trois dames, bibliothécaires de sa Majesté la Reine, forment un trio bien assorti. Les trois garçons, en habit, sont de joyeux lurons qui participent à l’action du début à la fin et retissent les liens qui unissaient autrefois la Reine de la Nuit et Sarastro. Iryna Vakula, Geneviève King, Camelia Tarlea, Jaclyn Bermudez et Melanie Lang se distinguent par leur très bonne performance vocale. Quant à Wolfgang Schmidt, membre de la troupe et habitué de Bayreuth, comme Hans-Peter König, il incarne un deuxième prêtre et un homme d’arme très imposants.
 
Les chœurs ‒ de belles voix très bien entrainées par Gerhard Michalski ‒ et la figuration s’impliquent entièrement dans le jeu scénique, pour la plus grande réussite du spectacle à laquelle contribuent efficacement les remarquables comédiens Verena Buss et Peter Nikolaus Kante.
 
Seule ombre au tableau mais elle est de taille, Wolfram Koloseus faillit à sa mission de chef d’orchestre en provoquant de nombreux décalages avec ses tempi abusivement rapides, sans souci des chanteurs en détresse : aucune ornementation, aucune transparence, une médiocre palette de nuances, un phrasé élémentaire et un manque flagrant de sens dramatique. L’orchestre, beaucoup trop proche des chanteurs, couvre parfois certaines voix, le clavecin se borne à jouer les notes écrites et les magnifiques récits accompagnés sont réduits à leur plus simple expression.
 
Nous conservons malgré ce sérieux handicapun excellent souvenir de cette représentation, plébiscitée à juste titre par un public enthousiaste : elle vaut le voyage2. La reprise du 25 décembre prochain et les représentations suivantes seront dirigées par Christoph Alstaedt.
 
 
1- Cf. notre article.
2- Vous trouverez le calendrier des prochaines représentations sur le site de la Deutsche Oper am Rhein. Il existe également une version pour les enfants.

 

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